CARNET DE BORD DU PROJET D'INTÉGRATION par Virginie Lambert-Pellerin (2004) |
| Mercredi, 28 janvier 2004 «
Une solution qui vous démolit vaut mieux que n’importe
quelle incertitude. » C’est le mot d’ordre qui guidera mon travail pour cette dernière session en Arts et Lettres. Je veux aller au fond des choses, tant dans mon cheminement personnel que dans ma relation avec les autres. Je pense surtout à mes coéquipières en écrivant cela. J’espère qu’il n’y aura pas de taponnage cette session-ci : pas de « on verra plus tard », « on arrangera ça au montage », « on demandera à Grégoire », etc… Évidemment, c’est peut-être un peu utopique de vouloir croire que notre parcours dans la production de ce second court métrage sera comme une ligne droite sans embûche vers l’horizon, mais j’ai tout de même l’intention de faire tout ce qui est en mon pouvoir (!) pour qu’on sache toujours OÙ ON S’EN VA! J’ai l’impression que je voulais faire ça à l’automne aussi, mais que mon pouvoir était bien mince comparativement à aujourd’hui. La technologie ne me fait plus peur à tout le moins, et c’est déjà ça de pris. Je crois aussi que l’équipe dont je fais partie possède de grandes qualités qui ne peuvent pas nous nuire : je suis avec des gens qui ont la même vision que moi, ce qui devrait faciliter la communication et l’éclosion d’un projet qui rassemble le meilleur de nous-mêmes. L’étape de la scénarisation me fait faire (déjà!) de l’insomnie; ce n’est pas que je n’aie pas confiance en la créativité de la classe, mais j’ai plutôt peur de partir dans une mauvaise direction dans l’adaptation de la nouvelle, de prendre trop de liberté ou pas assez, bref, d’être dans le champ! C’est tout de même sur le scénario que reposent toutes les autres étapes de production, et les erreurs d’invraisemblance ou, pire, les répliques mauvaises, ne peuvent pas « s’arranger au montage ». D’un autre côté, je ne veux pas faire un film cool; je veux faire un bon film et un beau film, sans esbroufe ou tape-à-l’œil. J’aimerais seulement que les gens qui verront notre film s’en souviennent dans son ensemble, et pas seulement d’une passe full hot. Chose certaine, c’est que j’ai hâte que ce projet se mette en branle. C’est un bon signe, puisque l’idée même d’aller réserver une caméra me répugnait à la dernière session. Je crois que j’aurai besoin de plus d’un cahier : je n’ai rien à dire et j’écris quand même! Mardi, 3 février 2004 C’est parti mon kiki! Le processus vient à peine de s’enclencher et déjà je me sens fébrile. C’est tout de même agréable de penser que je me lance dans la même direction que trois autres filles formidables pour CRÉER… Trêve de lyrisme, la nouvelle de Vanessa représente un ÉNORME défi de scénarisation puisque tout se passe dans la tête de la vieille dame et que, si l’on vient justifier tout cela dès le début par la maladie d’ (coup d’œil au dictionnaire) Alzheimer, il n’y a plus de punch! Une idée vient de me traverser l’esprit : y aura-t-il de la tension dramatique tout de même? Fudge de crotte, bonne question! Notre idée (qui n’est en fait qu’un début de commencement d’embryon de premier jet d’idée) était de montrer successivement les multiples vies que la vieille s’invente en partant toujours d’un cahier où elle colle des découpures d’éléments qu’elle intègre à son monde imaginaire dans les histoires suivantes. On voulait lui faire revivre toujours le même « événement », mais de plusieurs façons différentes, avant de montrer que c’était une vieille femme qui découpait tout cela pour s’inventer une vie puisqu’elle a tout oublié. Sauf que là, on tombe dans la « répétition-sans-tension » et c’est un piège vachement gros qui pourrait rendre notre film anecdotique, redondant et peut-être même emmerdant! On s’est tellement démenés à la dernière session pour la foutue tension dramatique que ça m’étonne que l’une d’entre nous n’y ait pas pensé avant! C’est certain que c’est moins apparent dans une nouvelle, mais on ne peut résolument pas faire un film où la seule tension est de savoir quand va se terminer ce foutu court métrage qui tourne en rond sans mener nulle part! À moins qu’on ne voit une dégradation de la qualité de vie dans chaque tranche présentée, et qu’entre les épisodes on présente un SCRAP BOOK au découpage de plus en plus confus et tourmenté, avec des trucs déchirés ou mal collés… Ouin… Je vais en discuter avec les autres comparses (on s’est donné la semaine pour réfléchir de notre bord et trouver d’autres idées), mais il est primordial de trouver une solution à ce problème de tension, car cela pourrait influencer pas mal notre adaptation. À part ce petit inconvénient (c’est-à-dire de ne respecter aucune des articulations vues à la dernière session), la nouvelle de Vanessa correspond pas mal au type d’histoire que j’attendais : pas trop morbide, pas trop lourd no trop comique, énigmatique et touchant. C’est un défi sur plusieurs plans, mais c’est le genre de défi qui nous pousse à nous surpasser tout en allant chercher seulement le meilleur de nous-mêmes. Quant à moi, l’équipe de Francisca, Mélody et Myriam a choisi ma nouvelle, et je dois dire que j’ai un petit pincement au cœur en pensant que mes mots deviendront leurs images. J’espère seulement qu’elles auront du plaisir! Mardi, 10 février 2004 « La tension dramatique, c’est la véritable malédiction du roman parce qu’elle transforme tout, même les plus belles pages, même les scènes et les observations les plus surprenantes, en une simple étape menant au dénouement final, où se concentre le sens de tout ce qui précède. » - Milan Kundera, L’immortalitéTout ça pour dire que notre problème de tension est résolu! Je suis tout à fait d’accord avec Kundera au sujet de la tension dramatique dans la littérature, mais un film sans montée dramatique, surtout un court métrage, peut devenir vachement ennuyant puisque le spectateur ne décide pas du rythme auquel il passera au travers, comme dans un livre il est possible de le faire en interrompant sa lecture. Enfin, bref, nous avons réussi à incorporer la femme aux yeux bruns de la nouvelle (qui demeurait un élément qu’on ne savait pas trop où ploguer, mais qui représentait une possibilité de pont avec la réalité de la vieille femme) et c’est ce personnage qui assurera l’augmentation de la tension dramatique par sa présence énigmatique. Comme c’est une infirmière dans la réalité, c’est normal que ce soit un peu elle qui détienne la réponse aux questions que se pose Marie-Claire au fur et à mesure que la confusion augmente. Brillant éclair de génie de Sophie, ou Anne, ou Christelle, je ne sais déjà plus. Notre
projet a vraiment pris forme aujourd’hui (sûrement pas
sa forme définitive, mais quand même, c’est un
début) et, alors que la semaine passée nous n’avions
que des « si » et des « peut-être »
en sortant de la classe, nous avons maintenant une bonne idée
de ce à quoi nous voulons que notre film ressemble, dans son
look, son ton et son histoire. C’est agréable de savoir
où on s’en va! Je sais qu’il faut se méfier des images qu’on a dans sa tête, mais je ne peux m’empêcher de voir des images très belles et poétiques qui deviennent de plus en plus sombres et sales. Anne veut que l’on regarde le film Far from heaven; j’imagine que c’est le genre d’images qu’elle a en tête. Plus ça va, moins j’ai l’impression de faire un remake du Jour de la marmotte. Notre film commence à prendre ses propres teintes… Il ne faut cependant pas relâcher la vigilance, et l’étape de la scénarisation elle-même me fait peur : il ne faut pas que la « première fausse vie » soit trop quétaine, mélodramatique, cucul, soap, et la frontière est mince entre le « beau poétique » et Les feux de l’amour… À suivre… (quelle tension dramatique!!!) Mercredi, 18 février 2004 Ça fait cinq minutes que je regarde cette foutue page blanche en me demandant comment commencer ce message… Voilà, c’est parti. Écrivons-le tout de go : je crois que le premier stade du processus de création, c’est-à-dire l’euphorie du bel optimisme, vient d’être dépassé, dans mon cas comme dans celui de mes coéquipières. Nous sommes tombées hier dans le deuxième stade, celui du réalisme contraint. Plus nous avançons dans le découpage du scène-à-scène, plus nous nous posons des questions et plus nous découvrons que les réponses ne viennent pas toutes seules et que nous devons prendre garde, car ce sont justement ces réponses qui portent en elles la qualité de notre film. Cela ralenti nécessairement notre travail, car on doit s’arrêter sans cesse pour débattre de détails dont l’importance est capitale. Je trouve personnellement que ça n’avance pas assez vite (dans ma tête, le scène-à-scène était terminé au cours d’hier, ce qui n’est pas du tout le cas), mais c’est peut-être moi qui panique pour rien. Les yeux plus grands que la panse, c’est mon problème. Néanmoins, Anne, Sophie et Christelle sont d’accord avec moi pour qu’on tente de trouver un autre trou dans notre horaire pour continuer à travailler sur le scénario en dehors des quatre heures du cours d’Intégration. Je sais que ce que je vais écrire s’approche du summum de la « pochetée », mais ON VOUDRAIT ELLEMENT QUE NOTRE FILM SOIT BON! Dans un sens, c’est certain qu’on n’aura jamais assez de temps pour transposer les images qui sont dans notre tête jusque dans la réalité. D’un autre côté, ce n’est pas une raison pour tout laisser au hasard en se disant que rien ne peut être parfait. C’est pourquoi nos longs questionnements sont non seulement légitimes, mais nécessaires. Il faut maintenant voir le film dans chacune de ses parties, et ne plus penser seulement à l’idée globale que vont avoir les spectateurs. Par exemple, nous voulions montrer que le présent de Marie-Claire s’infiltrait malgré elle dans ses vies inventées. Dans la nouvelle, on nous dit que la vieille baigne dans une flaque d’urine; nous voulions donc qu’il y ait une flaque de liquide dans chaque vie inventée pour qu’à la fin on comprenne que la couche de la vieille est pleine, ou quelque chose du genre. Finalement, après réflexion, nous avons décidé de rayer complètement ce détail de l’histoire : nous voulons respecter la nouvelle de Vanessa le plus possible, mais lire le mot « urine », ce n’est pas comme voir de l’urine. Cela aurait été disgracieux de montrer une telle déchéance, et nous avons trouvé d’autres moyens pour montrer que le présent réel rejoint le passé fictif. Des éléments de la chambre d’hôpital vont « poursuivre » la vieille dans son imagination. Ce point-là est clair, et il ne reste qu’à trouver quels seront ces éléments. Ce sont ces petits détails qui vont faire la différence. Peut-être devrions-nous aller faire un tour au centre George-Frederick-Heriot (orthographe?) pour rendre cela le plus réaliste possible. Tout s’emboîte lentement. En fait, un dernier point me chicotte vraiment : comment tout cela finira-t-il? Quand on aura compris que la femme rousse qui poursuit Marie-Claire est en fait l’infirmière, comment faire comprendre que Marie-Claire se construisait des vies parce qu’elle ne se souvenait plus de la sienne à cause de l’Alzheimer? D’après moi, il va falloir y aller dans la subtilité très très limpide, pour que les gens saisissent bien sans pourtant avoir l’impression que les scénaristes les prennent pour des cruches! C’est le prochain point à régler je crois. Quand cela sera fait, nous pourrons parler sérieusement du look que prendra chaque vie (inventée ou réelle). De ce côté-là aussi, les idées ne manquent pas; reste à trouver LA bonne! Mardi, 24 février 2004 Nom d’un chien, la vie est belle! Les choses se mettent en place et c’est hautement réconfortant! Aujourd’hui, nous avons terminé notre scène-à-scène et avons commencé la rédaction du premier jet du scénario (j’écris toujours « scénarion », c’est horrible!). Ça va aller vite en titi; on s’est rendues compte que notre scène-à-scène est vachement précis, et que le temps qu’on a « perdu » à l’élaborer est gagné pour le scénario. C’est VRAIMENT CLAIR et on sait où on s’en va! Évidemment, c’est le dialogue qui va demander le plus d’efforts puisqu’on n’a pas pris le temps de chercher le mot juste pour chaque parole dans le scène-à-scène. J’aimerais tellement que ça ne soit pas « cucul » ou « boboche », juste beau et vrai. C’est ça qui est difficile. Heureusement, on s’est déjà penchées sur la dernière scène, où on comprend que Marie-Claire fait de l’Alzheimer. Il fallait que ça soit relativement explicite, sinon notre film ne tient plus, mais il fallait également garder un peu de « flouitude » pour toucher les gens à travers ces questions qu’ils se poseront en voyant le film. Ce qu’on a trouvé n’est sûrement pas parfait, loin de là, mais c’est assez pour nous convaincre qu’on est capables d’exploiter le style où on veut aller. Nous avons commencé la rédaction du scénario sur Final Draft, et c’est vraiment un logiciel FANTASTIQUE! Pas besoin de se casser la tête à taponner les marges, l’alignement, les majuscules : tout se fait automatiquement! C’est le bonheur parfait! Nous allons continuer (et terminer, j’espère) en premier jet la semaine prochaine. Nous avons également planifié notre calendrier de tournage pour la première fin de semaine de la relâche, nos comédiens sont presque tous trouvés (il manque une petite fille, et je dois dire que ça m’exaspère profondément, moi qui ai connu une SI BELLE expérience avec un enfant lors du précédent tournage!), le matériel est réservé, ça va tiguidou! Nous allons en repérage chez les grands-parents de Anne la semaine prochaine (si tout va bien), et nous allons en profiter pour prendre des photos et faire des tests pour le storyboard. Nous avons également ajouté une rencontre hebdomadaire à notre calendrier, pour avancer plus rapidement. Il nous reste à nous informer sur la possibilité d’emprunter du matériel d’hôpital au Département des soins infirmiers, et les grandes lignes du tournage seront tracées. Évidemment, nous ne savons pas encore exactement quelle allure prendra chaque plan, mais nous avons déjà pas mal d’idées sur le look et certaines prises de vue, que nous nous empressons de noter, pour ne pas perdre ces éclairs de génie si précieux qui illuminent parfois nos esprits!!! Un titre est également sur la table : BLANC. Comme dans « blanc de mémoire », comme dans « habit d’infirmière », comme dans « vide », comme dans « surexposition »… Rien n’est coulé dans le béton, mais les fondations se solidifient tranquillement… Mardi, 2 mars 2004 C’est fou comme le temps passe vite! Et c’est encore plus fou de voir ce qui se passe dans ce laps de temps qui file à toute allure! Aujourd’hui, nous avons terminé la première version du scénario. Ouf! Le logiciel a beau nous faciliter la vie, une chance que notre scène-à-scène était bien détaillé, sinon ça n’aurait pas été aussi rapide! En fait, les seuls moments où nous devions vraiment nous arrêter pour penser, c’était lors de l’écriture des dialogues. Je comprends maintenant pourquoi les scénaristes engagent des gens seulement pour écrire les dialogues : c’est difficile! Trouver les bons mots qui ne feront pas trop « littéraire » tout en en disant assez pour que le personnage devienne plus vivant et compréhensible pour le spectateur, c’est tout un boulot, et ça prend de la réflexion en titi! Je ne suis pas entièrement satisfaite de ce que nous avons écrit, mais c’est tout de même un premier jet, et il nous reste un peu de temps pour fignoler certains trucs. J’ai donné le scénario à ma sœur pour qu’elle le lise : elle est à peine au courant de l’histoire et, si elle comprend, c’est signe que nous ne sommes pas totalement dans le champ. La caméra et tout le bataclan sont réservés pour les 13-14-15 mars prochains, et ça va arriver très vite. Entre temps, nous devons faire du repérage chez les grands-parents de Anne (en fait, nous voulons tourner notre film une fois au complet, sans les acteurs, juste pour tester les mouvements et les prises de vue); nous allons en même temps prendre de photos pour notre storyboard (de l’avis de tous, c’est franchement l’étape la plus moche de tout le processus de création du film). Il faut aussi s’informer au département des soins infirmiers au sujet de l’emprunt de certains appareils. Nous avons également un petit problème d’acteur : j’ai dû me résigner à accepter le fait d’avoir à tourner avec un enfant (grrrrr!), mais nous n’avons plus d’enfants pour notre casting, alors que notre scénario en contient un! Heureusement, nous avons toutes foi en la Providence, et je suis certaine qu’elle nous enverra une piste de solution! À part ces petits détails, tout va très bien : nous avons maintenant un film entier dans la tête, il ne reste qu’à le mettre sur pellicule… Mercredi, 10 mars 2004 Ouf! Me semble que j’aurais besoin d’un cerveau auxiliaire pour rappeler à mon cerveau principal tout ce que je ne dois pas oublier! Et la liste est longue! Je ne sais même pas par où commencer dans tout ce que j’ai à écrire! Disons que je commence par aujourd’hui : nous sommes allées chez les grands-parents de Anne pour prendre des photos pour faire le storyboard (pardon : scénarimage!). C’est vraiment le décor qu’il nous fallait… mais c’est petit! Chaque pièce est minuscule et, même si on y trouve tous les éléments dont nous avons besoin, j’ai peur de ne pas avoir assez de recul pour bien les cadrer! On comprend pourquoi c’est si beau le cinéma : ils tournent dans des entrepôts grands comme Drummondville, et le quatrième mur n’est pas à moins d’un mètre derrière eux! Enfin, je crois qu’il s’agit en réalité de ma première déconfiture; avant d’aller sur le plateau, je pouvais encore me faire croire que notre film serait aussi parfait sur la cassette que dans ma tête. Voilà, je me rends compte que c’est impossible (je me demande d’ailleurs parfois si des gens comme Peter Jackson ou Steven Spielberg font ce genre de constat de temps en temps…). Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas une raison pour baisser les bras, au contraire! Je crois que cette sortie a été franchement profitable; je calcule déjà les précieuses minutes que nous allons économiser en sachant à peu près où nous placer, où mettre les acteurs, où placer les spots, etc. Ça me rassure pas mal sur le déroulement du tournage : évidemment, je me doute bien que tout ne peut pas toujours aller comme sur des roulettes, mais ce débroussaillage me donne confiance en nos capacités. Nous avons déjà confronté nos différentes visions, testées celles qui nous apparaissaient intéressantes et choisi ce qui convenait le mieux au propos et à nos moyens. J’ai remarqué, au cours de cette opération, que mes propositions de plans et de prises de vue étaient souvent moches, irréalisables et à côté de la plaque. C’est comme si je cherchais la meilleure prise de vue sans penser à l’atmosphère et au sujet du film. Bref, je ne serai jamais réalisatrice : on dirait que je ne suis pas capable d’envisager les choses autrement que de la façon que je les vois dans ma tête; une sacrée chance que je ne suis pas seule dans cette équipe!Sophie, notre photographe, semble plus à l’aise avec le fait de transposer sa vision imaginaire dans la réalité. Tant mieux! Quant à moi, j’ai bien aimé jouer avec les éclairages au dernier cours et, même su je crois que nous ne pourrons jamais mettre trois spots dans une pièce en même temps, j’espère pouvoir créer de belles choses avec le peu de connaissances et de moyens qu’on a. Nous avons d’ailleurs décidé de ne pas nous séparer les tâches de façon définie : tout le monde touchera à tout, car ça devient un peu emmerdant de tenir une perche toute la journée! C’est bien de pouvoir se faire confiance à ce point : nous avons toutes le souci du travail bien fait et la volonté de réaliser non pas un chef-d’œuvre grandiose, mais au moins quelque chose qui vient DE NOUS et dans lequel nous aurons mis en commun nos capacités et nos talents. J’épargne au lecteur fatigué les détails de la planification du tournage : disons seulement que je comprends pourquoi les génériques de films sont interminables et remplis de noms de secrétaire, de producteur et de cantinier!!! Toute cette organisation était vitale, et c’est vraiment rassurant de pouvoir rayer une à une des choses sur la liste de trucs à apporter. Je dévalise littéralement ma propre maison pour en « valiser » une autre. Franchement, je suis très heureuse d’être dans une équipe de 4, et je ne crois pas que ce nombre de personnes soit un désavantage; évidemment, les horaires sont plus difficiles à concilier, mais je suis avec des gens qui font passer leurs études avant le boulot! Je voudrais en passant souligner la disponibilité et la gentillesse de la technicienne en soins infirmiers du cégep, qui met tout en œuvre pour que les locaux de cours ressemblent le plus possible à un vrai hôpital. Nous tournons là-bas jeudi dans huit (quelle belle expression totalement archaïque!), mais j’ai déjà hâte de recréer cette ambiance dépersonnalisée! Malgré toutes ces précautions, j’ai quand même peur pour le tournage, car c’est l’étape du processus que j’aime le moins. Qu’à cela ne tienne, je noterai tout de même toutes mes impressions dans un numéro spécial du Carnet de bord! Jeudi, 18 mars 2004 « ACHETEZ L’ÉDITION SPÉCIALE : TOUT SUR LE TOURNAGE DU FILM DE LA FAMEUSE ÉQUIPE 1! » Voilà : c’est à 7h13 pm que je commence le récit de notre aventure de tournage, qui a pris fin il y a moins de 4 heures. Je vais tenter, pour le salut du lecteur, de ne pas entrer dans les détails soporifiques tout en en disant assez pour constituer un tout cohérent et un tant soit peu structuré. Cependant, je tiens à mettre le lecteur en garde : la fatigue accumulée au cours de cette semaine de mise à mort peut entraver ma bonne volonté et faire sauter mon stylo du coq à l’âne. Voilà pour la mise en contexte; commençons par le début, c’est toujours ça de pris! Je n’ai relu que le dernier paragraphe de mon précédent message et l’état d’esprit dans lequel je me trouvais à ce moment me revient violemment à la mémoire. L’angoisse et l’appréhension ont atteint leur paroxysme vers 7h15 du matin, samedi dernier, le 13 mars 2004, alors que je me trouvais à bord d’une camionnette roulant vers l’Avenir (c’est quand même fascinant comme tournure de phrase et comme nom de village), avec à son bord mes trois copines aussi stressées que moi ainsi que 20 000$ de matériel. C’est dans des moments comme ceux-là que les remises en question sont les plus lancinantes et douloureuses; par le passé, j’avais vécu une expérience qui m’avait totalement désintéressée de l’aspect technique du tournage d’un film et je me demandais sans fin si j’avais mis le pied dans une galère encore plus démente que la dernière fois. Par chance, le futur finit toujours par devenir présent, et l’Avenir est proche (je me régale, j’espère que ça se sent!). Nous arrivâmes sur notre lieu de tournage principal, enfin. Ce fut l’aboutissement de plusieurs semaines d’efforts soutenus; rendues chez les grands-parents de Anne, ce n’était plus le temps de poser des questions, et c’est dans l’action que la tension s’est calmée et a finalement disparue. Évidemment, il n’en fallait pas beaucoup parfois pour faire renaître l’inquiétude (un micro qui ne fonctionne pas, un élément de décor oublié, etc.), et je me dois de saluer au passage l’impressionnant stoïcisme de Sophie, qui n’a presque pas flanché tout au long de ces trois jours riches en émotions. Nous avons été vraiment chanceuses : nos comédiens étaient extrêmement dociles et talentueux, notre « plateau », bien qu’exigu, offrait plusieurs possibilités de prises de vue et ses propriétaires étaient on ne peut plus chaleureux tout en nous laissant toute la liberté de « déconstruire » leur environnement pour les besoins du scénario, nous n’avons pas non plus connu de bris technique majeur, bref, ce fut le PARADIS! D’un autre côté, sans vouloir nous vanter, je crois que la chance n’est pas la seule responsable de cette réussite ou, plutôt, nous avons donné un coup de pouce à la chance : nous avons fait des tonnes de listes diverses pour ne rien oublier, nous avons visité le lieu de tournage et même essayé plusieurs prises de vue pour construire un storyboard-photos. C’est cela qui nous a sauvées! Nous avions un horaire et un plan précis (que nous n’avons certes pas toujours respectés, mais, enfin, disons que ces balises ont été vachement utiles pour nous garder dans la bonne direction) et nous savions exactement ce que nous voulions et où nous allions. Évidemment, certains inconvénients ont parfois détourné un peu notre vision première. Par exemple, le froid sibérien et le vent hurlant ont joué contre nous lors du tournage extérieur des scènes 3 et 5 : les comédiens gelaient tout rond, la visibilité était nulle dans l’écran LCD (pas question de sortir le moniteur dans le banc de neige!), je me suis envolée dans le champ (de la caméra) à cause du vent qui tirait sur la « moumoute » du micro, etc. Tout cela nous a mis les nerfs en boule et les orteils en glaçon, ce qui fait que, sans bâcler le travail entièrement, nous nous sommes moins arrêtées aux petits détails, comme nous l’avons fait dans la plupart des autres scènes. Nous n’avons même pas film notre RACK FOCUS, qui est pourtant inscrit dans le scénario et qui fait partie des premières idées de réalisations qui ont traversé notre esprit collectif et créatif. Dans un sens, je le regrette un peu, car ça aurait pu être franchement magnifique, mais les conditions étaient tellement atroces que je sais pertinemment que je n’aurais pas le courage de le refaire sous un tel climat si l’occasion se représentait. Malgré tout, je crois bien que c’est le seul élément de « beauté » sur lequel nous avons cédé. Évidemment, certains plans du storyboard n’ont même pas été tournés, d’autres ont été modifiés, d’autres encore ont été inventés de toutes pièces grâce à l’inspiration du moment. Je pense entre autres à un plan que nous avons filmé cet après-midi même, au département des soins infirmiers, où un accident a donné une touche esthétiquement « parlante » à l’image : en déplaçant le rideau cachant le lit d’hôpital pendant que Sophie cadrait, on s’est rendues compte que ça créait un tableau de toute beauté, avec le rideau qui coupe l’image aux trois quarts en ne laissant la place qu’au bouquet de roses flétries, un élément très important dans notre histoire. De plus, je sens déjà que la scène 12 sera poétiquement lente, et je suis très fière des plans que nous avons tournés. En fait, notre plus gros drame est survenu après le tournage extérieur du samedi matin; le mauvais temps nous a joué un mauvais tour sur toute la ligne. Nous pensions avoir fait geler la cassette, car il n’y avait plus rien quand nous avons essayé de l’écouter en rentrant à l’intérieur! Quelle horreur nous avons ressentie, avec cette peur atroce et ce bagel à la dinde qui se livraient une chaude lutte dans notre œsophage! Finalement, grâce à la divine Providence, tout est rentré dans l’ordre. Je crois d’ailleurs que c’est à partir de ce moment-là que nous avons vraiment commencé à travailler sans pression et à CRÉER (chose que je n’avais jamais faite au cinéma). Nous prenions notre temps pour travailler les éclairages dans la bonne humeur et l’efficacité, laissant Sophie s’occuper davantage de la caméra tandis que Christelle et moi-même « perchions » et « scriptions » à tour de rôle. Contre toute attente, nous avons même pu en faire davantage que prévu le premier jour, ce qui nous a permis d’avoir deux autres très brèves journées de tournage seulement. Évidemment, après notre gros samedi qui s’est terminé vers 9h du soir, nous étions éreintées, mais cette fatigue est pour moi la preuve d’un travail bien fait et d’un engagement total dans la réalisation d’un projet commun. Tout le monde a mis la main à la pâte et je suis définitivement réconciliée avec le cinéma et la vie (l’attitude très professionnelle de Jean-Philippe, 7 ans, n’est pas étrangère à cela). Une grande étape est terminée, une page est tournée (comme le film, ah!ah!ah!); je suis pourtant encore constamment à la recherche d’un titre, et je commence déjà à penser à de la musique instrumentale pour venir compléter la trame sonore, que nous voulons réduite, de cette œuvre en devenir… Il est maintenant 8h56, mon index droit se rebelle, la fatigue m’écrase contre ma peau et mes idées bouillonnent toujours. Jeudi, 25 mars 2004 Aujourd’hui, je n’ai pas grand-chose à raconter. Le dernier cours portait sur l’utilisation de Photoshop et sur quelques méthodes de « peaufinement » (ce mot n’existe pas selon le Larousse, mais qu’importe) disponibles dans Final Cut. Je crois que ça va nous être très utile : notre film n’exige pas un montage serré ou rapide (ce qui prend du temps, à mon avis; raboudiner des mini-clips en suivant un rythme précis peut devenir très long), mais il faudra aller chercher la texteure par la correction de couleurs et les transitions entre les scènes (l’idée du fondu au blanc m’enchante particulièrement). Pour la musique aussi, ça ne sera pas très compliqué : nous avons une fois seulement de la musique pendant le film, dans la dernière scène, et il reste à trouver de la musique pour le générique de début et de fin. J’avais en tête quelque chose de lent et de mélancolique, sans être grave ou carrément larmoyant. Je pense aussi qu’un instrument seul aurait plus d’impact sur les images de paysage vide, blanc et immobile qui serviront de fond pour le générique du début. Cela laisserait déjà présager la solitude qui entoure notre personnage principal. Nous avions aussi l’idée de mettre des photos anciennes en surimpression par-dessus les images mobiles de paysages, mais je ne sais pas si ça pourrait être trop; nous ne voulons pas nous éloigner de la simplicité. Bref, pour la musique, c’est tout. Tout le reste ne sera que silence. Il n’y aura pas de TADADAM pour « puncher » chaque revirement de situation, et le silence, en plus d’être davantage dramatique que la musique, est l’élément le plus important de l’univers du personnage principal. Il y aura aussi de long plans fixes et silencieux et ILS NE CONSTITUENT PAS UN REMPLISSAGE; j’espère que les gens s’en rendront compte et qu’ils ne penseront pas qu’on a sacré des images de pièces vides pour arriver dans le temps (j’ai déjà peur que notre film soit mal compris, et il n’est même pas encore monté; faut vraiment être parano!). J’avoue qu’il y a dans ce « concept » une légère influence de Robert Zemeckis (orthographe?) : le film Forrest Gump contient ce genre de scène, au moment où Jenny plante Forrest là et qu’il s’en rend compte. On le voit, immobile, dans différentes pièces silencieuses. CEPENDANT, l’importante différence, c’est que notre personnage principal ne se trouve pas dans les plans puisqu’il est de plus en plus détaché de ses souvenirs (voilà pour l’auto-analyse). Ce sera très beau (voilà pour l’autocritique!). D’un côté plus terre-à-terre, je tiens à préciser que nous avons réservé une cinquantaine d’heures de montage, les mardis, mercredis et jeudis. On s’est arrangées pour être toujours deux ou trois à la fois, sauf le mardi où toute l’équipe sera présente pour juger de ce qui a été fait et planifier ce qui reste à faire. C’est un système qui devrait être efficace (même si je déteste ce mot, c’est vrai) et qui nous permettra, alléluia, de ne pas exploser dans l’exiguïté humide de ce trop petit local. Voilà, nous sommes prêtes à affronter le Mac. Mercredi, 31 mars 2004 Nous sommes maintenant officiellement dans la dernière partie du projet d’Intégration. Ce matin, nous avons effectué la partie la plus ennuyante du montage (ennuyante mais nécessaire, il faut le préciser), j’ai nommé la CAPTURE des clips. Heureusement, nos feuilles de piétage étaient précises pour la plupart des prises, et cela nous a épargné beaucoup de « pitonnage » sur le lecteur miniDV; en trois heures, nous avions terminé. J’ai trouvé cela étrange de revoir des images que nous avons tournées il y a plusieurs jours déjà; j’avais l’impression d’être un peu décalée par rapport à tout cela, mais le temps et les événements m’ont permis de prendre du recul et de considérer notre travail d’un œil nouveau. Tout d’abord, j’ai été un peu désillusionnée : notre tournage s’était passé à merveille et je croyais qu’il en sortirait des merveilles, ce qui n’est pas toujours le cas, malheureusement. Je pense entre autres à certains plans tournés de soir (il faisait noir dehors) dans une chambre bien éclairée par nos deux spots, où des mouches kamikazes allaient à la rencontre de leur destin. À première vue, il faisait extrêmement clair dans la pièce, mais il s’avère que la plupart des images prises dans ces conditions sont sous-exposées. Ce n’est pas dramatique, mais on perd tout de même certains détails du visage des acteurs, ce qui est dommage. Bien sûr, nous n’avons pas encore tenté de travailler avec des filtres; peut-être réussirons-nous à améliorer certaines choses, il est trop tôt pour le savoir vraiment. Néanmoins, je ne sais si le problème vient vraiment de l’éclairage (si nous avions su à ce moment comment utiliser un réflecteur, cela n’aurait sûrement pas fait de tort) ou de la vitesse de l’obturation de la caméra. De toutes façons, il est trop tard pour tout remettre en question, il faut maintenant assumer nos erreurs! Le son est bon dans l’ensemble; le seul moment où la qualité diminue, c’est pendant les scènes tournées dehors dans un vent démoniaque. La moumoute n’a pas arrêté toutes les bourrasques, mais on comprend tout de même très clairement les paroles des acteurs. Disons seulement qu’on sent très bien que c’est la TOURMANTE dans la vie de Marie-Claire!!! Évidemment, le froid et la température nous ont joué plus d’un sale tour. La mésaventure de la caméra gelée a finalement eu des répercussions sur nos cassettes; il manque carrément une scène, et ce qu’il en reste est plutôt difficile à décrire. Cependant, au lieu de paniquer et de « prendre les nerfs » (dixit Anne) comme nous l’aurions probablement fait à la session passée, nous avons calmement continué notre capture en nous disant que nous pourrions certainement arranger cela à l’aide de scènes tournées à l’intérieur. Et c’est vrai : cette scène se résumait à un plan, et elle pourrait facilement être sous-entendue. Nous avons donc appliqué une leçon apprise : ne pas s’en faire tout de suite si l’on peut s’en faire plus tard, car c’est au collage proprement dit que nous devrons prendre une décision. Néanmoins, certains accidents ont parfois engendré autre chose que des problèmes et ont même contribué à la beauté des plans. Des contraintes comme le manque d’espace pour le trépied nous ont poussées à trouver autre chose que des plans fixes à hauteur neutre pour filmer certaines scènes. Les angles varient, et ça donne du relief au film. Il y a aussi les plans qu’on a tournés parce qu’ils devaient faire partie du film et qui auraient pu être banals sans l’intervention d’un petit détail imprévu : un coup de vent dans les branches d’un arbre, la couleur d’une robe de chambre se mariant parfaitement avec la couleur des murs, le reflet d’un plafond de bois dans un miroir, etc. Ces petits riens que personne ne remarquera jamais font partie de la sphère « personnelle » du film; oui, nous allons révéler des choses à travers ce travail, mais une petite partie restera toujours inaccessible pour le public inconscient et non informé de tout le processus qui nous amenées jusqu’à ce résultat final. Je croyais encore, il n’y a pas si longtemps, qu’un film ne pouvait pas vraiment être considéré comme une « œuvre d’art », à cause de la longueur démesurée de la gestation et du nombre incroyable de gens qui viennent mettre leur grain de sel dans la création, de la phase embryonnaire jusqu’à l’accouchement. Aujourd’hui, je comprends que le public ne verra jamais tout ce qui se cache derrière un film et que c’est précisément cette connaissance totale du réalisateur qui lui permet de défendre sa position d’ARTISTE. Bon, c’est peut-être un peu confus pour l’instant, mais j’ai bien l’intention de préciser ce concept dans les semaines à venir. Prochaine étape : premier assemblage; voyons si cela s’emboîte bien. Mercredi, 7 avril 2004 Une autre étape de notre processus de création a été franchie aujourd’hui : notre film est entièrement assemblé, et ce, après seulement deux « sessions » de montage. Il n’y a pas de générique et il manque encore plusieurs transitions; néanmoins, toutes les images sont collées dans un ordre probablement définitif, et nous avons 9 minutes 30 secondes environ. Encore une fois, je crois avoir appréhendé ce moment (le montage) avec trop de suspicion; j’avais tellement peur du Mac que je n’avais pas été en mesure de prendre conscience des progrès que nous avons faits dans la compréhension de la machine. Comme pour le tournage, j’ai eu peur sans motif valable : tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Nous comprenons la machine, connaissons les outils mis à notre disposition et n’avons pas peur d’essayer des choses, quittes à les effacer si le résultat n’est pas concluant. Par exemple, aujourd’hui, Christelle et moi en étions à coller les clips de la scène où Marie-Claire va chercher son courrier, dans la dernière « vie ». Nous avions prévu, dès le storyboard, de montrer plusieurs longs plans de pièces vides, puis de voir le personnage s’éloigner de la caméra fixe sur un long chemin désert. Au moment d’assembler ces différentes images tournées selon le storyboard, nous avons eu l’idée d’insérer plutôt les plans de pièces vides pendant l’éloignement de Marie-Claire. Nous n’étions pas convaincues du résultat, mais nous avons essayé les deux collages et nous les avons enregistrés sous des noms différents. Quand Anne est arrivée (nous n’aurions jamais osé prendre une décision sans consulter les autres!), nous avons pu lui montrer les deux tentatives et, comme nous, elle préférait « l’inspiration subite » à ce qui était convenu. Le résultat de l’idée première n’était pas mauvais non plus, mais ça ne « parle » pas de la même façon. C’est d’ailleurs étrange puisque ce sont exactement les mêmes images disposées différemment, mais on dirait que notre « montage selon le storyboard » est parfait sans musique (c’est d’ailleurs ce que nous avions prévu), alors que notre nouveau collage semble nécessiter une trame sonore délicate (sans être dramatique). Si Sophie est d’accord avec ce choix, nous allons probablement reprendre la musique du générique du début pour accentuer et rappeler la solitude qui entoure le personnage. Nous avons également ajouté des fondus enchaînés entre les plans de Marie-Claire et les pièces vides, et cela donne de la douceur aux images. J’avais un peu de réticence à utiliser ces transitions (combien de vidéoclips des Backstreet Boys nous étourdissent de satanés cross fades!?!) alors que nous les utilisons déjà pendant les scènes d’hôpital pour éviter les jump cuts, mais l’effet créé est assez intéressant, et c’est beaucoup plus fluide que de belles images accotées les unes aux autres. C’est l’une des seules entorses majeures que nous avons faites au storyboard d’origine, et je crois que c’est pour le mieux. D’un côté, nous savons que les longs plans silencieux que nous avions prévus à la base voulaient dire quelque chose; d’un autre côté, nous nous sommes mises à penser aux gens qui écouteraient le film en ne cherchant pas à l’analyser sous toutes ses coutures : comprendraient-ils le message que nous voulions faire passer, ou ne verraient-ils que des longueurs ennuyantes? Nous devons également faire des choix en fonction de notre public puisque nous voulons partager avec lui, et non seulement lui prouver quelque chose; je crois que tous les créateurs doivent se remettre en question pour toucher vraiment les gens qui se trouvent nez à nez avec leurs œuvres. Dans une autre optique maintenant, je dois dire que je suis plus que satisfaite du rythme de travail que nous avons adopté. Il nous reste encore pas mal de choses à travailler (couleurs, sous-exposition à effacer, son à balancer, génériques à créer, fondus au blanc à incorporer, etc.), mais nous avons tout plein de temps devant nous et nous sommes vraiment efficaces. Ça ne veut pas dire que nous collons sans jamais réfléchir; souvent, nous débattons de petits détails, réécoutant dix fois la même séquence pour nous assurer que les coupes sont efficaces et s’enchaînent bien (nous essayons le plus souvent d’effectuer les coupes dans un mouvement; c’est plus difficile pour le raccord, mais le rythme est meilleur de cette façon). Ce qui est bien, c’est que nous avons toutes quelques petites astuces apprises individuellement au cours de la session passée : quand nous les mettons en commun, ça nous donne un grand « savoir » extrêmement rassurant. Il y a toujours au moins une personne qui a une solution pour n’importe quel pépin! Jeudi, 8 avril 2004 ÉDITION SPÉCIALE : BANDE-ANNONCE J’ai vécu pas mal de projets emballants dans ma vie, mais je dois dire que la préparation et le tournage de la bande-annonce du Gala vidéo 2003-2004 font partie de mon top 5 des expériences les plus enrichissantes. Ça m’étonne encore de l’écrire. Après le cours de Production cinématographique et quelques mauvais moments passés derrière la caméra, sous la perche et devant le Mac, j’avais décidé que le cinéma ne méritait pas son titre de 7e art et qu’il ne m’intéressait en rien. Je voyais donc venir avec appréhension le moment de tourner notre film en Intégration, convaincue de devoir subir un autre calvaire pour obtenir mon diplôme. Contre toute attente, cela s’est extrêmement bien déroulé. Cependant, ce qui m’a définitivement réconciliée avec le cinéma, c’est ce projet, un peu flou au départ, de bande-annonce. J’avais le désir de jour un rôle en tant qu’actrice, mais, voyant qu’il n’y avait personne pour faire le script, je me suis retrouvée impliquée jusqu’au cou dans l’équipe de comédiens ET l’équipe technique. J’ai l’impression d’avoir vraiment vu toutes les facettes d’un plateau de tournage et d’avoir beaucoup appris pendant ces trois jours intenses. Tout d’abord, je me suis rendue compte que le côté « acting » et le côté « technique » sont intimement liés, même s’ils peuvent paraître diamétralement opposés. Le premier soir (vendredi), je n’ai fait qu’interpréter mon rôle et, pourtant, je n’ai pas cessé de compter mes pas pour ne pas sortir du cadre, de chercher des points de repère sur le sol pour savoir quand m’arrêter pour tourner, de regarder un interrupteur en faisant semblant que c’était mon interlocuteur, etc. Au cinéma, même le jeu est technique, même si on s’en rend rarement compte. En écoutant le résultat final, on ne se douterait jamais que Christelle était à moins d’un mètre devant moi pour me faire un signe silencieux au moment où j’atteins la deuxième ligne à gauche sur le plancher… C’est là que se cache toute la magie du cinéma, je crois : tout est faux et calculé, mais tout paraît vrai et naturel. C’est le plus grand constat qui a découlé de ma « performance » en talons hauts! Le vrai apprentissage a commencé le samedi, quand j’ai interprété mon rôle de scripte. C’est aussi à ce moment que mon vrai « trip technique » a commencé. Évidemment, c’est plus facile d’apprécier la valeur de l’expérience vécue quand tout le projet ne repose pas sur nos épaules : débarrassés de la pression naissant inévitablement lors d’un tournage où nous devons nous fier à notre maigre savoir (« Si quelque chose tourne mal, on est dans la merde, c’est notre film de fin de session, notre avenir en dépend, on peut pas se permettre une erreur mais c’est sûr qu’on va avoir des pépins quand même… »), il est plus agréable de travailler au meilleur de notre connaissance tout en prenant le temps d’observer la méthode des « pros » et d’en tirer des leçons constructives et utiles. Pour ma part, je coirs avoir beaucoup plus appris pendant ces quelques jours de tournage que pendant tous les cours théoriques. C’est fou le nombre de petits trucs pratiques (et parfois même tellement niaiseux qu’on se demande pourquoi ça n’a pas frôlé notre esprit quand on en avait besoin) que j’ai découverts en regardant les autres travailler : coller du tape noir sur le moniteur pour vérifier que le format 16 :9 prévu pour le montage ne coupe pas des têtes, placer une poche de sable sur les roulettes pour stabiliser un travelling, découper des lanières d’assiette d’aluminium pour les mettre devant un spot dans le but de créer un effet de « soupirail » de prison, utiliser du « tape », du « tape » et encore du « tape », à toutes les sauces, pour faire tenir n’importe quoi n’importe comment, en autant que ça ne paraisse pas (même chose pour les élastiques et les épingles à linge), etc. Ces petits détails insignifiants peuvent nous faciliter la vie et nous éviter de gros problèmes à l’étape du montage, mais font partie du bagage que l’on acquiert avec le temps, à force de tentatives, d’échecs et d’expériences. J’ai aussi pu approfondir les connaissances que j’avais déjà. Par exemple, j’ai compris que ce n’est pas tant la quantité ou l’intensité des spots qui importe, mais bien la disposition de ceux-ci sur le plateau; il suffit de changer d’un poil l’angle d’inclinaison pour que tout l’éclairage soit modifié. J’ai également eu la preuve qu’un réflecteur est souvent utile pour les petites retouches. En fait, je m’en doutais aussi avant le tournage de la bande-annonce, mais c’est seulement après une démonstration concrète (« Il faut que tu attrapes la lumière. ») que j’ai compris à quel point c’est pratique ET PAS SEULEMENT AMUSANT À DÉPLIER! J’ai aussi eu l’occasion d’intégrer vraiment le « langage cinématographique »; il n’y a pas d’autres mots que le jargon du métier pour s’exprimer sur un plateau, et j’ai vraiment assimilé la signification de chaque terme (je n’avais pas vraiment le choix!) puisque je participais à leur création : « pan », « tilt », « plan américain » ont perdu leur côté mystique! Je sens aussi que mon sens de l’observation s’est développé au cours du processus. Évidemment, sur le plateau, mon rôle de scripte m’obligeait à garder l’œil ouvert (« lunettes, pas lunettes, cigarette à moitié consumée, cigarette presque complète, ciseau et peigne dans la poche, main gauche sur le premier bouton… »), mais le fait de travailler sur un « pastiche » d’un film déjà existant nous a également forcés à chercher toujours le petit détail qui permettrait de recréer l’ambiance de « The man who wasn’t there ». Bien sûr, Grégoire avait déjà fait le gros du travail en choisissant les scènes significatives à « parodier » dans le scénario. Cependant, en tant qu’actrice, j’avais revisionné le film original pour travailler les mimiques de mon personnage, et je me suis rendue compte que j’étais beaucoup plus attentive aux valeurs de plans et aux éclairages puisque je savais que nous aurions à les reproduire. Je me suis toujours mise en garde contre mes propres attentes : j’ai tendance à avoir les yeux plus grands que la panse et je suis parfois déçue quand je constate que je ne peux reproduire dans la réalité les images que j’avais dans ma tête. D’ailleurs, mes deux expériences de tournage précédentes m’avaient vite faite déchanter quand j’avais vu le fossé qui séparait mes images mentales et les images dans l’ordinateur. C’est un des risques de la création, et notre tâche, en tant que créateurs, est justement de travailler à réduire le plus possible ce fossé jusqu’à ce que le produit final corresponde à ce que nous imaginions au tout début. Je ne me faisais donc pas trop d’illusions (ou je tentais de ne pas avoir trop d’attentes) quant à l’exacte reproduction du film original que nous serions en mesure de faire, sachant que notre budget minimal et notre équipe réduite ne pourraient jamais rivaliser contre les frères Coen et toute la machine qui les entoure. Néanmoins, à voir les photos tirées de notre version (au moment d’écrire ces lignes, je n’ai pas encore vu le résultat final de tout ce labeur), je sens que nous avons fait du bon boulot. Il y a toutefois certains avantages à avoir une équipe peu nombreuse : on peut facilement faire valoir nos idées et nos suggestions et nous avons tous développé une relative polyvalence à force de surveiller à la fois le cadrage, le « timecode », l’éclairage et le décor. Évidemment, nous étions loin d’avoir quelqu’un pour s’occuper seulement des raccords de cigarettes (et cela n’aurait pas fait de tort dans certaines circonstances), mais cela ne nous a pas empêchés de travailler au meilleur de nos connaissances. En fait, la clé du succès, c’est de prendre le temps qu’il faut pour arriver au meilleur résultat possible. Il ne faut avoir peur de recommencer et de recommencer encore (je crois que nous avons fait certaines prises au moins 15 fois) pour nous assurer d’avoir assez de jus au montage et pour essayer d’atteindre nos idéaux. Cependant, il faut également se garder du temps pour nous amuser et profiter du moment présent où chacun travaille avec les autres à un but commun. C’est surtout, je crois, ce qui a fait toute la beauté de cette expérience : nous avons bien travaillé sans pour autant passer à côté des occasions de rire et de lâcher notre fou (d’ailleurs, il faut l’être pas mal pour se lancer dans un projet comme celui-là!). En voyant les « pros » agir, j’ai aussi compris que rien ne peut être parfaitement parfait et qu’il suffit d’assumer nos erreurs pour qu’elles perdent leur côté dramatique et irréparable. « Il y a toujours moyen de moyenner. »; c’est humain d’oublier d’allumer un spot ou de déroger à la règle de 180o quand les deux plans (champ et contrechamp) sont tournés dans le désordre et dans un long laps de temps. Il faut seulement ne pas se décourager quand on s’en rend compte et tenter de trouver des solutions sans paniquer. Bon, ces constats peuvent paraître extrêmement clichés et moches, mais j’ai justement constaté que la loi du « faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais » vaut également au cinéma. Après avoir vu Grégoire décider sur un coup de tête de laisser tomber tel ou tel plan, ou choisir consciemment de garder certaines prises même si elles n’étaient pas parfaites, je me sens moins coupable d’avoir fait la même chose pendant notre propre tournage. L’important, en réalité, c’est de croire en notre projet et de savoir s’entourer de gens passionnés. Je ne peux pas encore juger le résultat final, l’issue de cette épopée, et me plonger dans l’analyse du succès de nos méthodes, mais je crois que l’apprentissage effectué vaut, à lui seul, tout le mal que nous nous sommes donné. Vendredi, 23 avril 2004 Voilà plus de deux semaines que je n’ai rein écrit, et je me sens un peu coupable de ne plus être en mesure de rapporter les événements dans tous leurs détails, avec précision et exactitude. Les choses se succèdent à un rythme effarant, et on dirait que les impressions s’enchaînent si vite que je ne peux toutes les retenir pour les retranscrire ici. Sans être de mauvaise foi, je dirais simplement que, le DEC étant basé sur la multidisciplinarité, je n’ai pas eu le choix de me consacrer davantage au théâtre ces derniers temps. Cependant, le fait de jouer dans une pièce ne nous a pas empêchées d’avancer dans le montage de notre film. Je dirais même que nous avons avancé rondement; l’assemblage est complété depuis longtemps, et nous en sommes au fignolage. Quand je dis que nous avons complété l’assemblage, cela veut dire que nos clips sont collés dans l’ordre et que les coupes sont, pour la plupart, définitives. Bien entendu, il reste quelques longueurs (nous découvrons à chaque visionnement de petites failles qui font l’unanimité et que nous nous empressons de corriger), mais je trouve que nous nous en tirons très bien. Nous avons encore un semblant de sens critique face à nos images et à notre montage (sens critique que nous avons perdu depuis longtemps face à l’histoire générale du film; tout est trop clair pour nous), et nous pouvons juger assez facilement de ce qui est approprié et de ce qui l’est moins, et nous sommes sensibles au rythme et aux transitions entre les images (moi qui disais ne pas vouloir de « maudits cross fades », je dois me rendre à l’évidence : certaines situations exigent une coupure moins sèche et saccadée, et ce n’est pas un « fondu en étoile » qui aurait sa place dans un film sur la vieillesse et les pertes des souvenirs, alors il n’y a parfois pas d’autre alternative que le « fondu enchaîné »…). Je trouve également que nous avons ajouté beaucoup aux images initialement tournées en jouant avec la correction de couleurs et les filtres vidéo, chose dont j’avais une peur carrément viscérale à la session passée. Nous n’avons pas seulement corrigé les couleurs, nous avons vraiment réussi à donner un « look » différent à chaque vie de Marie-Claire : nous avons mis du jaune dans la première vie, ce qui donne une impression de soleil éclatant, très joyeux, très « cute », dans l’esprit un peu « quétainement en amour » de cette scène; dans la deuxième vie, nous avons tout d’abord réussi (après pas mal de « taponnage », il faut l’avouer), à améliorer la luminosité, à « éclairer » les images en quelque sorte, et à glisser là-dedans une teinte bleutée très froide rehaussée par le filtre nommée « Joe’s color glow », qui semble enlever du grain et faire briller (un peu, pas trop) les couleurs. C’est très représentatif de la relation que Marie-Claire vit avec son second mari, très froide et distante. Pour la dernière vie, nous avons désaturé les couleurs en ajoutant une teinte rouge, ce qui donne une image sale et fade, qui va dans le sens de la solitude entourant le personnage principal. Pour les scènes d’hôpital, nous avons ajouté une teinte verdâtre vraiment horrible (mais quand même subtile), qui crée une impression de malaise très forte à mon avis. Les couleurs donnent mal au cœur dans ces tableaux, et j’espère que les gens vont comprendre le débalancement qu’on a voulu créer entre les différentes parties du film. Je regrette un peu que nous ayons été trop lâches pour utiliser les spots pour le tournage dans le département des soins infirmiers, car on voit vraiment l’intensité des néons changer de seconde en seconde, et c’est un peu agaçant comme effet. J’imagine qu’il faut avoir le sens de l’observation assez développé pour le remarquer, mais ce détail ma saute au visage à chaque visionnement : j’ai eu ma leçon. Je suis vraiment impressionnée par les résultats que nous avons obtenus : ça ma fascine de constater que nous sommes capables de faire quelque chose de beau et significatif avec un logiciel aussi complexe que Final Cut. C’est formidable de voir tout ce qu’on peut apporter grâce à des petits changements de couleurs. Je crois que notre apprentissage est extrêmement visibles à travers les corrections que nous avons apportées : nous ne nous contentons plus de ce que nous avons filmé, nous utilisons tous les moyens mis à notre disposition (et Dieu sait qu’il y en a plusieurs) pour rendre nos images encore plus « parlantes ». Nous avons beaucoup évolué : avant, nous nous en tenions aux filtres et aux fonctions que nous connaissions; maintenant, nous osons essayer de nouvelles choses, en nous inspirant des titres des filtres ou des transitions (c’est d’ailleurs comme ça que nous sommes tombées sur le « Joe’s color glow », par pur hasard), même si nous ne sommes pas toujours satisfaites du résultat. Nous n’avons plus peur d’appuyer sur POMME-Z, car nous savons où aller pour retrouver nos choses en cas de pépin. Nous sommes à l’aise avec la machine, et ça transparaît dans notre travail proprement dit. Évidemment, nous ne sommes pas encore des monteuses exemplaires, et nous avons parfois reçu de l’aide pour certains détails. Par exemple, nous avons eu des conseils pour créer nos fondus au blanc, car nous ne savions pas du tout par où commencer pour en arriver à cet effet. Néanmoins, je trouve que nous apprenons vachement vite, et il suffit souvent d’une seule explication détaillée pour que, à la gang, nous puissions reconstituer les méthodes à suivre et les chemins à emprunter. Dans Final Cut, ces « recettes » concernent des détails de finition, mais dans Photoshop, nous avons encore tout à apprendre. C’est en essayant de relire mes notes sur ce fameux logiciel que je me suis rendue compte que seule la pratique peut nous donner une connaissance utile : c’est en travaillant encore et encore que nous sommes devenues bonnes au montage, et c’est ainsi que nous pourrons venir à bout de Photoshop. Pour l’instant, j’ai l’impression que je ne fais que tâtonner quand j’essaie de créer des titres pour notre générique, mais je sais que cet embourbement est nécessaire pour que je m’approprie complètement la CHOSE. Heureusement, il nous reste seulement le générique du début et de la fin à faire, alors nous avons le temps de faire nos apprentissages par essai/erreur. Il faudra aussi balancer le son : la prise de son est de qualité assez variable, nous avons ajouté des bruits d’horloge et de vent (le vent ayant pour fonction d’appuyer les fondus au blanc; SUGGESTION de Grégoire), il y a de la musique (sans vouloir me vanter, c’est moi qui l’ai trouvée, et elle va à merveille avec l’ambiance que nous voulions créer; en plus, elle s’intitule « La pièce vide »… la vie est remplie de hasards), bref, il faudra jouer avec les DB la semaine prochaine! En terminant, je dois mentionner la visite de notre PREMIER SPECTATEUR ENTIÈREMENT OBJECTIF, j’ai nommé Dominic Chépaki, professeur de philosophie. Sa réaction a été pour le moins éclairante sur la nature profonde de notre film : c’est CONFUS, mais intéressant (selon lui, à tout le moins). Il n’a pas compris l’histoire du point de vue que nous voulions mettre en évidence, mais il semble avoir ressenti des choses grâce à nos images, et c’est bien. Évidemment, c’est un peu moche que le message ne passe pas bien (il faudra repenser certaines choses, même si je crois qu’il est trop tard pour faire du tournage à nouveau), mais je trouve aussi que notre film ne dois pas être explicite ou trop clair, car c’est cela qui lui donne sa particularité. Je suis contente de voir que d’autres interprétations sont possibles, contente aussi de constater que le flou pousse les gens à la réflexion. Bon, peut-être que la fonction première d’un court-métrage étudiant n’est pas de révéler au public le chemin vers lequel tourner ses pensées pour arriver à appréhender le monde, mais c’est bon de voir les gens se questionner grâce à nous. Bien entendu, il faudra faire la part des choses entre la subtilité et l’absence totale d’information. Il faudra… Vendredi, 30 avril 2004 Plus que quelques jours avant la remise de notre film! D’un côté, j’ai hâte de partager aux autres le fruit de notre travail, mais, d’un autre côté, je n’ai pas hâte d’avoir terminé : nous avons eu trop de plaisir depuis le début de ce projet et nous avons tellement appris que je ne veux pas que cette belle expérience se termine! Mais, bon, puisqu’il le faut, puisque c’est dans l’ordre des choses, inutile de m’attarder davantage sur cet attendrissement douloureux! Depuis mon dernier message, nous avons fait 13 heures de montage de plus, et je crois que, vraiment, nous avons presque terminé (nous n’avons pas vraiment le choix en fait, puisqu’il ne nous reste qu’une plage de montage lundi soir prochain). Parfois, quand je nous regardais travailler, je me disais que nous ne faisions pas grand-chose, mais je me rends compte à présent que ce fignolage, ce temps infini que l’on peut mettre à ajouter une teinte dans un clip, c’est ce qui donne son cachet au film. Oui, nos images étaient belles dès le départ, mais elles sont beaucoup plus parlantes depuis que nous les avons retravaillées. Au début, j’avais l’impression de salir et de dénaturer la réalité en changeant les couleurs, mais j’ai compris que, grâce au cinéma, nous pouvons créer notre propre réalité où les règles de l’esthétique importent peu, un monde complètement indépendant qui n’obéit qu’à nos propres règles. C’est ce que nous avons réussi à faire dans notre film : nos images « enlaidies » ne semblent pas déplacées dans notre histoire, elles ajoutent même à l’univers établi dès l’étape de la scénarisation. De ce point de vue, je crois que le résultat dépasse mes attentes : évidemment, je savais qu’on pouvait corriger les couleurs et je m’étais imaginé que nous avions quelques possibilités pour donner un style propre à chaque tableau. Cependant, je ne croyais jamais que nous pourrions arriver à exprimer autant de choses à travers l’image! C’est certain que nous avons eu l’aide constante et empressée d’un certain professeur passionné, ce qui nous a servi à découvrir les multiples ressources que renferme ce merveilleux Final Cut Pro, mais je suis également très fière de nous parce que nous osons de plus en plus utiliser les ressources mises à notre disposition, dès que nous savons comment elles fonctionnent. Je pense par exemple à un filtre audio découvert accidentellement par Anne et Sophie et qui donne vraiment l’impression que la musique provient d’un haut-parleur grésillant et métallique. Cela donne une toute autre atmosphère! Je pense d’ailleurs que notre façon de voir le montage s’est modifiée : au départ, nous nous contentions de coller nos images les unes aux autres et d’ajouter de la musique; maintenant, nous savons que nous pouvons aller beaucoup plus loin que ça et nous connaissons les moyens qui nous permettent d’avancer encore et encore. À la session passée, je n’aurais jamais osé mettre plus d’un filtre sur une image, de peur que l’ordinateur ne m’explose à la figure et, aujourd’hui, je n’hésite même plus à tenter des combinaisons ou à ajouter un 5e ou un 6e filtre sur un même clip en les changeant de place jusqu’à ce que le résultat soit le plus près possible de ce que j’ai en tête! Cet assurance nouvelle touche également les autres membres de mon équipe, et c’est très réconfortant : Christelle et Virginie, Anne et Sophie, Virginie et Anne et Christelle, les duos et les trios se forment et se déforment selon les sessions de montage et la disponibilité de chacune, mais je n’ai jamais peur de laisser le projet entre les mains de mes coéquipières car je sais qu’elles ont une vision semblable à la mienne et qu’elles sont aussi bonnes que moi pour manier la souris! Nous faisons de petites découvertes à chaque fois que nous nous installons devant le Mac et nous nous empressons de les partager avec celles qui n’étaient pas présentes, de sorte que notre « savoir » s’enrichit constamment et est mis à jour très souvent. Nous apprenons aussi très rapidement, et je m’étonne sans cesse de nos progrès. Par exemple, nous avons beaucoup travaillé cette dans Photoshop pour réaliser nos génériques d’ouverture et de fermeture. C’est un logiciel qu’aucune d’entre nous ne connaissait, mais que nous avons apprivoisé en très peu de temps. Évidemment, nous ne le connaissons pas aussi bien que Final Cut, mais nous parvenons à nous débrouiller en utilisant notre instinct (!) et la technique de l’essai-erreur (parfois, nous prenons des chemins vachement complexes pour venir à bout de faire ce que nous voulons, mais dans le domaine du cinéma, je crois que ce qui compte vraiment c’est le résultat, peu importent les méthodes employées pour l’atteindre). Nous avons développé une méthode de travail assez efficace à mon avis, qui nous permet de ne pas piétiner : au début, nous voulions tout faire à la fois, alors nous commencions une chose puis passions à une autre sans terminer la première, en suivant le fil de nos idées (qui sont souvent assez éparpillées et cacophoniques quand nous sommes toutes les quatre devant le G4). Maintenant, nous prenons en note les idées qui nous passent par la tête sans cesser de travailler sur les ajustements en cours, et nous nous faisons une liste des trucs qui restent à faire pour les prochaines séances avant de quitter le local. Évidemment, tout cela reste très informel, nos listes ne sont pas exhaustives et elles sont souvent écrites sur des bouts de papier déchirés n’importe où, mais nous avons malgré tout une bonne idée du travail accompli et du chemin qui reste à parcourir après chaque session. Pour la prochaine fois, il nous reste vraiment peu à faire : il faut ajouter de la musique dans trois petites scènes (SUGGESTION de Grégoire, que je trouve très impressionnant d’ailleurs quand il pense à des détails comme faire sortir la musique intradiégétique par un côté plus que l’autre pour montrer que la radio est vraiment QUELQUE PART même si on ne la voit pas = idée à laquelle je n’aurais jamais pensé!), il faut modifier un peu le générique de fin (texte et musique), couper un peu un clip où il reste une longueur, faire un Final Cut Pro Movie et copier ce chef-d’œuvre sur une cassette MiniDV! Ceci est peut-être mon dernier message dans ce (troisième cahier du) Carnet de bord. J’aimerais bien faire, après notre dernier temps de montage, un retour sur toute cette session, mais j’ai peur de manquer de temps! Pourtant, ce serait tellement moche si notre périple se terminait sur ces mots… Lundi, 3 mai 2004, 10h30 am Alors que j’aurais des milliers d’autres choses à faire, j’ai l’envie subite et pressante de poursuivre encore et encore ce satané Carnet de bord que je n’ose pas relire avant la fin de la session! Je me dois de faire un bilan de ce trimestre et, même si notre film ne sera achevé que ce soir, je sens que je n’aurai pas beaucoup de temps pour « conclure » ce troisième volume à remettre demain. Je suis dans un drôle d’état d’esprit, j’oscille entre la jubilation et le désespoir carré, et mes certitudes affrontent mes doutes sans qu’aucune des deux entités ne parvienne à l’emporter. Ce qui est certain : nous avons réservé le G4 pour ce soir; nous devons faire deux copies du film; les juges viennent visionner les courts-métrages demain à 11h pendant notre dernier cours d’Intégration; le Gala aura lieu le 12 mai et les billets coûtent 5$. Ce qui n’est pas certain : aurons-nous assez de temps pour terminer les derniers ajustements ce soir?; est-ce que l’ordinateur va coopérer au moment de transférer le film sur la cassette MiniDV (on se souviendra que c’est à cette étape que le G4 a perdu la boule à la session passée)?; aurons-nous tous les éléments pour compléter le « cahier de feuilles et papiers utiles » que nous devons remettre à Grégoire demain?; Patrick Senécal mangera-t-il un muffin au chocolat avec un verre de lait en criant la bouche pleine que notre film n’est pas clair?; y aura-t-il un public au Gala de la vidéo?; les gens présents comprendront-ils notre court-métrage?; allons-nous survivre à cette fin de session digne d’un marathon doublé d’une course à obstacles et d’un plongeon de la tour de 10 mètres?!? Après le Gala et la fin de notre DEC, c’est vraiment ce que nous allons faire pour la plupart : un méchant saut vers l’inconnu. Avec le peu de recul dont je bénéficie présentement, je crois pouvoir dire que les cours que nous avons reçus et les apprentissages que nous avons faits nous serons grandement utiles, peu importe le domaine vers lequel nous nous dirigeons. Sans exagérer, je crois avoir évolué (ou maturé, ou grandi, je ne sais pas vraiment quel terme employer) au cours de cette session plus qu’à n’importe quel autre moment de ma courte vie. Réaliser d’immenses projets comme la pièce de théâtre ou le film m’a permis de repousser mes limites et de prendre conscience de l’étendue de mes capacités. J’ai une nouvelle confiance en moi, mais aussi une nouvelle ouverture vers les autres. Auparavant, je détestais les travaux en équipe, car j’étais toujours convaincue que personne ne savait faire les choses aussi bien que moi, et cela m’horripilait de devoir partager mes idées avec des gens qui, pensais-je, ne les comprendraient même pas. Aujourd’hui, je crois avoir perdu de cette arrogance, car j’ai découvert que le travail d’équipe peut devenir une réelle communion quand on s’entoure de gens aussi passionnés que nous-mêmes. Travailler avec Anne, Christelle et Sophie a été un pur bonheur, et c’est une expérience que je revivrais, du début à la fin, sans hésiter, « tu-suite », « dret là ». Nous avons passé de bons moments ensemble à construire de toutes pièces ce projet qui, je l’espère, sera assez représentatif du temps que nous y avons consacré, sans parler de l’énergie et des calories que nous avons dépensées pour le mener à terme. Si j’effectue un calcul rapide, je crois que nous avons passé 46 heures devant le Mac, juste pour le montage! Et le pire dans tout ça, c’est que l’on pourrait encore passer des années à peaufiner. L’art n’a pas de fin, je m’en rends bien compte à présent. Et pourtant, j’ai le sentiment que notre « œuvre » est pratiquement achevée, et je suis très fière de notre travail et de notre équipe. Je suis également fière de moi-même : en quelques mois, j’ai appris à aimer le travail en groupe, el cinéma en général et le Mac en particulier. Je ne dressera pas une liste exhaustive de mes apprentissages sur le plan strictement technique, mais disons seulement que je n’ai (presque) plus peur des machines, que ce soit une caméra, un ordinateur ou un grille-pain. C’est pendant le tournage de la bande-annonce du Gala vidéo que j’ai fait la plus grande partie de mes « découvertes à saveur technologie ».Travailler sur le terrain est encore le meilleur moyen d’apprendre. « Tu me dis, j’oublie. Tu m’enseignes, je me souviens. Tu m’impliques, j’apprends. », disait Benjamin Franklin. On peut dire ce qu’on veut, ce type avait compris l’essence même de la pédagogie. Nous n’aurions pas progressé autant si nous étions restés dans une classe à analyser et à critiquer des films, déterminant arbitrairement lesquels sont des navets et lesquels sont des bijoux, tout en ne sachant même pas comment faire la balance des blancs! Sortir du cadre analytique nous a permis de nous accomplir et de nous trouver. Je suis éberluée devant mes nouvelles connaissances et devant les possibilités qui s’offrent à nous quand vient le moment de concrétiser une idée. Je suis aussi très contente du talent de mes coéquipières et de leur générosité; nous nous sommes données sans compter dans un même élan, avec la même soif créatrice. En fait, il faut être fou pour faire ce que nous venons de faire, mais nous assumons notre folie. Quatre folles, et un prof encore plus fou que les folles, voilà ce que ça donne! Ce film, notre film, dépasse mes attentes. Le cours lui-même dépasse mes attentes. Le DEC dépasse mes attentes. La vie dépasse mes attentes. Jeudi, 13 mai 2004 Je sais pertinemment (orthographe? Dans le cul les canards!) que tous les beaux moments que j’ai passés en Intégration ne pourront jamais m’être enlevés par qui que ce soit, mais j’ai mal quand même. Ce n’est peut-être pas l’endroit idéal pour parler de mes états d’âme à propos de cette fin de DEC, mais je crois que les émotions vécues comptent autant que les progrès accomplis. Si j’avais voulu avoir une formation qui me permettrait d’évoluer seulement sur le plan scolaire, je serais allée en sciences! Les arts sont en partie faits pour nous permettre d’exprimer nos sentiments, alors je ne vais pas me gêner! D’ailleurs, le papier ne peut peut-être pas rendre justice à mon état, mais je pleure par intermittence (orthographe? Dans le cul les canards!) depuis que j’ai commencé à écrire. Je dois m’arrêter souvent pour me tamponner les yeux, et je perds sans cesse le fil conducteur de mes idées car d’innombrables souvenirs me reviennent à l’esprit et accaparent mon cerveau. Je vais tout de même ESSAYER de rester cohérente, et de relater les derniers événements tout en y ajoutant une autocritique et une autoévaluation, comme les premières consignes au sujet de Carnet de bord le spécifiaient. Tout d’abord, je dois parler de la première projection qui a eu lieu le 4 mai, jour fatidique de remise des films. Disons que nous avons vécu de nombreuses et disparates émotions : au début, nous étions complètement surexcitées, puis nous avons connu une sorte de découragement collectif; nous avons vu que les couleurs ne sortaient pas du tout de la même façon sur le projecteur, dans l’ordinateur et dans l’écran du moniteur. Ça a été un choc, car nous ne nous attendions pas à une si grande différence et nous avions travaillé très fort pour fignoler nos couleurs sans que cela n’y paraisse (orthographe? Dans le cul les canards!). La réaction des autres élèves nous a aussi démoralisées, puisqu’elle était inexistante! Il y a eu un gros silence, puis les gens ont applaudi, mais il n’y a pas eu de commentaires ou de remarques. C’est à ce moment que nous avons réalisé que notre film est vraiment nébuleux et que nous étions tombées dans le piège de l’imprécision et du non-dit, piège que nous avions pourtant identifié dès le départ. Cependant, nous ne pouvions plus rien y faire, alors il devenait inutile de dépenser notre énergie à nous dire que nous aurions pu faire mieux, et nous nous sommes plutôt concentrées sur la préparation du Gala de la vidéo. Même si cette partie n’était pas envisagée au départ dans le projet d’Intégration, cela nous a permis d’appliquer les connaissances acquises en théâtre et en création littéraire puisque nous avons écrit et mis en scène les petits numéros de présentation des films. Et, franchement, je suis extrêmement fière de nous, notre belle équipe 01, les Génies Génétiques : non seulement nous avons travaillé comme des défoncées sur notre propre film, mais nous avons également participé assez activement merci au tournage de la bande-annonce, et nous avons orchestré en plus, à la dernière minute, les présentations pour le Gala. Et nous avons eu du plaisir, mais tellement, tellement de plaisir! Nous nous sommes « garrochées » à fond la caisse, et je crois que ça nous a apporté beaucoup plus que les deux trophées (meilleure photographie = merci Sophie et meilleur film = WOW, c’est vraiment toute une surprise!), dont je suis malgré tout très fière. Nous avons ACCOMPLI des choses avec tout notre cœur et toute notre passion, nous avons développé une complicité comme je n’en avais jamais partagée avec des « coéquipiers d’école », et nous avons même parfois communiqué nos émotions et notre passion à des gens de l’extérieur, étrangers à nos motivations et à nos réflexions. C’est en réalité la chose la plus fantastique et merveilleusement fascinante qui me soit arrivée, et c’est à mon avis le fondement de l’art : oui, nous vivons des émotions intenses, mais nous pouvons aussi les transmettre à ceux qui nous entourent. La session a été si belle, si enrichissante, si VRAIE, que je ne sais qui remercier pour tout ce bonheur et cette plénitude dans la satisfaction du travail bien fait. Si mon existence pouvait être à l’image de cette dernière session, je ne me poserais plus aucune question existentielle, car je saurais ce qu’est le bonheur parfait. Je viens de remarquer que j’écrivais presque toujours au « NOUS »… Qu’est-ce que je vais faire sans mes trois petites pas fines, Anne, Sophie et Christelle, sans leur cohésion et leur complémentarité (dans le sens où nos idées ses rejoignent et se complètent)? Que faire sans l’appui et le support de ces profs qui n’en sont plus depuis longtemps? Comment retenir tous ces souvenirs et toutes ces impressions qui déjà commencent à s’évaporer? Que se passera-t-il quand il n’y aura plus de place dans le Carnet de bord?
|