LA CITÉ DE VERRE ET LE STOÏCISME par Francisca Lampron (2004) |
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Le stoïcisme, une attitude intérieure Le stoïcisme est une philosophie qui permet aux humains d’être heureux. On pourrait même dire que c’est une philosophie de la sagesse. Bien qu’elle existe depuis fort longtemps, le plus connu des philosophes ayant adopté cette conception est Épictète qui a écrit un manuel sur les «règles» à suivre. Dans la vie, il y a des choses, des éléments ou des actions qui dépendent de nous et d’autres non. Les choses qui dépendent de nous sont nos jugements, nos désirs, nos aversions, etc. En d’autres mots, «les choses qui dépendent de nous sont, par nature, libres, sans empêchement, sans entrave» . Celles qui ne dépendent pas de nous sont la nature, notre corps, la richesse, le pouvoir, etc. C’est tout ce qui est inconscient, étranger et relatif au monde extérieur. Le stoïcisme, c’est arriver à faire la distinction entre ces deux situations. Ne pas accepter ce qui ne dépend pas de nous est ce qui nous rend malheureux. Donc, le stoïcisme est la meilleure façon d’être heureux, car on ne peut pas se créer d’attentes ou d’espoirs. Seuls les désirs sont possibles, car même si un désir n’est pas comblé, nous ne serons pas malheureux pour autant. Ce qui nous rend heureux, ce n’est pas de rechercher le plaisir, mais bien de le laisser venir de lui-même. La clé de cette philosophie est le hasard, le destin. Premièrement, croire que l’univers est ordonné et croire que le destin accomplira ce qu’il a à accomplir pour notre bonheur est une des sources du bonheur. Deuxièmement, le mal ou le bien dans un événement relève uniquement de la façon d’appréhender cet événement. Troisièmement, il faut apprendre à connaître la nature afin de vivre en conformité avec elle. Il faut donc être parfaitement conscient de ce que sont l’univers, le monde et la réalité dans lesquels nous vivons. Ne pas désirer l’équilibre de ce monde fait de nous des insensés et des malheureux. Finalement, il faut vivre dans le présent : laisser le passé derrière nous et ignorer le futur.
Daniel Quinn Dans «La cité de verre», il y a plusieurs types de personnages. Par contre, ils ne sont pas si différents les uns des autres. Ils sont tous intimement liés, d’une manière ou d’une autre, au personnage principal : Daniel Quinn. Ce dernier est le tableau parfait de l’anti-stoïcisme. Il aime marcher ; il se demande quand la pluie «s’arrête[ra] et si le lendemain matin, il au[ra] envie d’entreprendre une grande ou une petite promenade» . C’est un exemple de sa vie quotidienne qui montre qu’il cherche à contrôler des éléments qu’il ne peut pas contrôler. La pluie ne cessera pas parce qu’il le veut. C’est elle qui déterminera sûrement la durée de sa marche et cela ne lui sert à rien d’espérer, car de toute manière il n’en sera pas autrement que ce qu’il sera. Un autre exemple pourrait être celui du fait qu’il aime lire des romans policiers, mais que même s’il en lit «dix ou douze d’affilée» , il ne sera pas plus heureux. Quinn s’est totalement détaché du monde extérieur. Il ne vit pas réellement, sauf à travers son personnage de Max Work qui est encore en contact avec le vrai monde ; contrairement à Quinn qui vit seul dans son appartement et qui s’est coupé du monde entier avec un pseudonyme. Le problème de Quinn vient du fait que, depuis la mort accidentelle de sa femme et de son fils, il souhaite être ailleurs, avoir un autre passé, avoir la vie de Work. Le fait de s’apitoyer, depuis cinq ans, sur son sort, sur lequel il n’avait absolument aucun contrôle, montre que Quinn ne respecte pas la «règle» de base de la philosophie développée : ne pas se rendre malheureux pour des choses sur lesquelles nous n’avons pas la possibilité d’intervenir. C’est un homme qui se crée facilement beaucoup d’attentes. Par exemple, il attend avec impatience le coup de téléphone adressé à Paul Auster qui n’arrivera pas. Lorsqu’il n’obtient pas ce qu’il veut, il est très déçu et déroge encore au stoïcisme. Il a des habitudes et sa vie est toujours pareille à chaque jour. Il boit «son café», mange «un toast» et «parcour[t] les résultats de base-ball» . Avant de sortir, il se lave, choisit ce qu’il va mettre, etc. Il fait tout cela sans en avoir vraiment conscience. C’est une routine tellement ancrée qu’il ne peut plus profiter de la vie. Il perd ces moments dans sa journée, car il ne tente jamais de les rendre plus originaux, ou différents. C’est en essayant de nouvelles choses qu’il pourra atteindre au bonheur. Il nourrissait l’espoir de résoudre brillamment son enquête. «C’était , bien sûr, une erreur.» Il a fini par réaliser que ces espoirs étaient vains. Il tente de trouver des semblants de solutions afin de reprendre le contrôle. Il veut «imaginer les choses sous leur éclairage le plus désastreux» afin de rendre le pire moins pire. Le fait est qu’il ne pourra jamais imaginer le pire. Il cherche à lutter contre son propre destin, son propre corps. En plus, il met au point «un plan aussi élaboré que précis» pour sa dernière rencontre avec Stillman père. Lorsqu’il apprend que celui-ci est parti, il «s’irrit[e] de ne pas avoir prévu cette éventualité» . Il n’arrive pas à accepter que «tout [a] été réduit à une affaire de hasard, à un cauchemar de nombres et de probabilités» Peter Stillman père Stillman père est le seul autre personnage à agir dans le sens contraire du stoïcisme. Il a passé sa vie à attendre, à espérer qu’il pourrait changer le monde et les choses qui se sont «cassées, fragmentées, [qui] ont sombré dans le chaos» . Il cherche désespérément à avoir le pouvoir sur quelque chose qu’il ne peut pas contrôler. La ligne de conduite de sa vie est celle d’un œuf nommé Humpty Dumpty qui, selon lui, est «l’incarnation pure de la condition humaine» . Ce dernier dit que l’avenir est dans les espérances et que le plus important est de maîtriser les mots pour «forcer le langage» à être à notre service et non le contraire. Il insinue également que nous n’avons pas encore de destinée, car nous ne la connaissons pas. Le problème est surtout le fait que si nous connaissons l’ampleur de notre destinée, elle n’aura plus lieu de s’appeler ainsi. Il est très théorique dans toutes ses insinuations et, pour lui, le sacrifice des uns fera le bonheur des autres. Il ne s’interroge même pas sur la possibilité que tout le monde soit heureux en même temps. Il ne cherche qu’à appliquer sa théorie utopique de la Nouvelle Babel. Peter Stillman fils Dans toute sa simplicité, il est l’être qui profite le plus de son bonheur et de sa chance d’être vivant dans le roman. Il est une bonne représentation d’un homme qui «pratique» le stoïcisme. La journée de sa rencontre avec Quinn, il se sent tellement mieux qu’à l’habitude qu’il qualifie de «grande victoire» la possibilité de dire tout ce qu’il a à lui dire. Il est toutefois clair que s’il n’y était pas arrivé, il n’aurait pas été plus malheureux. Il répète souvent qu’il n’est pas Peter Stillman, jusqu’à ce qu’il dise que s’il est, c’est tant mieux. Sa personnalité et son tempérament changent en fonction des saisons. «L’hiver [il est] M. Blanc, l’été [il est] M. Vert.» S’il est triste, il utilise les mots pour l’exprimer, puis tout est terminé («Bouh hou hou, grosse larmes» ). Il ne s’apitoie pas sur son sort. Il a comme philosophie de toujours pouvoir recommencer à chaque jour, car chaque matin, il naît et chaque soir, il meurt. Lorsqu’il expose les multiples carrières qu’il aimerait exercer, il souligne aussi que ce sont des désirs, mais que «ça n’a pas d’importance. Pour [lui].» . C’est très significatif, car il présente ici aucun espoir ou aucune attente, seulement des «j’aimerais bien que …». Il ne sera pas plus malheureux s’ils se réalisent, mais il sera assurément content si c’est le cas. Il dit aussi, lors de l’entrevue, qu’il n’y a aucune raison pour l’empêcher de faire ce qu’il veut, que ce soit de hurler sans s’arrêter ou de baiser plusieurs femmes avec le total accord de sa femme. Il apprécie ce qui l’entoure. Peter a appris à aimer l’air sur sa peau et la lumière. Pour lui, il y a du bon dans tout. Il est très positif et aussi très contraire à Quinn. Paul Auster Il est le deuxième et dernier personnage à être plongé dans le stoïcisme. Il est heureux, il sourit sans cesse et il a du plaisir, «mais la nature précise de son plaisir échapp[e] totalement à Quinn» . Et pour cause, il est heureux simplement pour rien. Il n’y a aucune attente de bonheur dans l’âme de cet homme. Il est marié à une femme rayonnante et c’est la même chose en ce qui concerne son fils. Il est toujours prêt à aider et il accueille à bras ouverts cet inconnu qui lui raconte une histoire en apparence invraisemblable tant le hasard y joue un grand rôle. Les rencontres Quinn rencontre deux personnages optimistes et fréquente un personnage pessimiste. Sa relation avec Stillman père n’a fait que renforcer son côté pessimiste, mais le tout dans une certaine limite. Par contre, sa rencontre avec Stillman fils a commencé à le secouer un peu, mais pas encore assez ; Quinn n’était pas prêt. Ensuite, sa rencontre avec Paul Auster, après la disparition de l’être pessimiste, a eu l’effet d’une bombe sur lui : il a carrément explosé. Il ne pouvait supporter le bonheur affiché par la famille, alors qu’il est si malheureux. Cette rencontre à été le point tournant dans sa vie. Il a commencé à changer. Son «pèlerinage» psychologique dans la ruelle lui a permis de revenir à l’essentiel dans sa vie. Il a trouvé une source de bonheur différente, le ciel. Il a compris que jamais il ne pourrait jamais avoir à nouveau ce qu’il a perdu, mais il sait aussi que cela n’a pas d’importance. Ce qui importe, c’est ce qu’il a maintenant, pas ce qu’il avait hier ou ce qu’il aura demain. Dans la chambre blanche de l’ancien appartement des Stillman, tout ce qu’il a, c’est le cahier rouge et le stylo. Il se demande ce qu’il fera lorsqu’il ne pourra plus utiliser ces derniers : il choisit de les quitter pour on ne sait quoi d’autre. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il a compris que le présent est le seul temps essentiel à une vie «heureuse» dans les limites de sa condition plutôt désespérée. Les liens Des liens,
parfois subtils, sont faits entre les personnages. Il a été
ardu de trouver ceux qui unissent Quinn à Stillman fils. Deux
détails se sont détachés du lot. Le premier est
une expression qu’utilise Stillman : «Pour sûr,
Arthur !» . Après la rencontre entre les deux personnages,
bizarrement, Quinn utilise la même expression , pourtant Stillman
ne l’a pas utilisée assez souvent pour l’avoir
inculquée à Quinn. Le deuxième lien est celui
de leur enfance apparemment difficile. En effet, Stillman a passé
son enfance dans une chambre noire, alors que Quinn, d’après
un rêve oublié, «se trouvait dans la décharge
municipale de son enfance, en train de passer au crible une montagne
de détritus» . Pour les besoins de son enquête,
il s’est fait passer pour Stillman fils. Il a emprunté
cette identité pour savoir les pensées de Stillman père
à ce sujet. La question, ici, est de connaître la pertinence
de cet emprunt. Est-il vraiment justifié ? Il est évident
que non, étant donné que Quinn connaissait déjà
les problèmes de mémoire de Stillman père, il
aurait été facile d’atteindre le même résultat
d’une toute autre manière, sans la nécessité
de voler une identité déjà double par son nom. Puis, les liens unissant Stillman père et Quinn sont très nombreux. Dès le début, ils sont unis d’une manière insensée, car «Quinn ne [peut pas] se défaire de la conviction irrationnelle que Stillman se dirig[e] vers son propre immeuble de la 107e rue.» La première impression est souvent très significative et montre, ici, que les deux êtres sont déjà spirituellement unis. Non seulement leur façon de voir la vie est similaire, mais ils apprennent toujours l’un de l’autre. Ils se complètent. Le lien le plus fort est le fait qu’ils ont tous les deux un fils qui s’appelle (ou s’appelait) Peter. C’est une chose que Quinn a remarqué tout de suite et il a réalisé, peut-être trop tard, qu’ils sont une part l’un de l’autre. Il a eu «l’impression d’avoir perdu la moitié de lui-même» , lorsque Stillman père est parti de l’hôtel. Le fait que les deux aient un cahier rouge, auquel ils tiennent mordicus, est également un petit signe de leur union. Hypothèse d’interprétation Daniel
Quinn est malheureux. Il est tout sauf capable de bien affronter la
vie après les coups plus difficiles. Il a sombré dans
l’indépendance et la solitude absolue pendant plus de
cinq ans. Il cherche a prendre la personnalité des autres pour
oublier sa vraie vie. Ce ne sont que quelques exemples tirés
du comportement de Quinn qui pousse à croire que l’ensemble
de ceux-ci aurait éveillé des tendances schizophrènes
chez lui. En effet, la schizophrénie se révèle
aux gens les plus troublés et qui sont incapables de s’en
sortir autrement que par la solitude et un fonctionnement accru de
leurs capacités intellectuelles. Quinn dit lui-même qu’il
n’a pas besoin de se forcer pour écrire ses romans. «Il
ne lui [est] guère difficile d’inventer les intrigues
compliquées […], il écri[t] bien, souvent malgré
lui, comme sans effort» . À un moment ou à un autre, la maladie prend le dessus. Cette citation le démontre bien, tout est dit au début du roman : tout ce qui suit est dans l’imagination d’un malade solitaire. Les coups de téléphone mal adressés sont la clé du mystère. Dans la vie, le hasard joue souvent un rôle, mais pas tout le temps. Il a imaginé les coups de téléphone. Il a imaginé l’affaire. Le nom de Paul Auster vient peut-être du plus profond de sa mémoire, car les deux sont écrivains. Il a imaginé une affaire où chacune des possibilités de vie qui lui aurait été possible de vivre se sont réunies. Les liens de ressemblance avec les autres personnages ne sont qu’une représentation qu’il s’ait faite. Stillman fils est une manière différente qu’il a eue de vieillir. La famille de Paul Auster est la représentation parfaite de la famille qu’il a perdue. Stillman père lui a offert deux possibilités d’avenir. La première était le Stillman tout propre et riche et la seconde, le Stillman délabré et pauvre. Il a choisi la seconde. Il a donc choisi une vie ratée et obsessionnelle finissant très probablement par un suicide. À la fin du roman, on ne sait pas trop ce qu’il est devenu … voilà la réponse. Il y a un fait étrange, après sa rencontre avec Auster, au moment où tout déboule, où toute la façon de vivre de Quinn est remise en question et où il change : tous les personnages disparaissent. Les Stillman sont injoignables pendant un temps, jusqu’à ce qu’on sache qu’ils sont partis, comme cela, sans avertir Quinn. En plus, Stillman père se suicide et disparaît au même moment. Il y a deux choses qui font qu’Auster ne soit pas imaginaire. Premièrement, le narrateur de la fin, au «je», le connaît et lui parle. Il est le seul personnage qui parle de Quinn avec quelqu’un d’autre. Puis, le fait que ce soit le nom de l’auteur du roman le rend plus près et plus réel que les autres personnages. En résumé, Quinn s’est représenté son passé en Stillman fils, son plus proche présent en la famille d’Auster et son futur en la personne de Stillman père. En conclusion, le roman de Paul Auster, analysé avec l’aide du stoïcisme qui nous permet de mieux comprendre les personnages, montre que la première phrase d’un roman est toujours la plus importante : «rien n’est réel». Daniel Quinn, un personnage complexe aux multiples facettes, est, selon moi, un schizophrène qui a imaginé la vie qu’il voulait imiter en premier : Max Work. Une seule chose est vraiment claire, il ne faut pas s’arrêter à lire un roman comme «La cité de verre» une seule fois, car ce n’est pas juste l’histoire qui est intéressante, mais aussi le reste, très bien caché, que je n’ai assurément pas découvert en entier ! Une pensée
typiquement stoïcienne de Marc-Aurèle :
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