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DÉPOUILLER LES VOILES

par Virginie Lambert-Pellerin (2004)

Le Verbe est à la fois le moteur de la phrase et le moteur de la vie. Sans lui, nulle communication, nul partage, nulle réflexion; l’être humain serait coupé du monde dans lequel il évolue et serait même incapable de concevoir cette réalité puisque son esprit également n’aurait aucun repère sur lequel édifier un raisonnement. Ainsi, les mots appartiennent à l’humanité et lui confèrent un sens. Certains individus ne font du langage qu’un usage strictement pratique, c’est-à-dire qu’ils s’expriment sur le monde en place avec des termes efficaces, tandis que d’autres personnes encore cherchent sans cesse à renouveler la palette de leur vocabulaire pour être en mesure de partager les univers qui naissent à l’intérieur d’eux-mêmes. Les traces écrites du passage des membres de cette seconde catégorie se regroupent sous l’appellation «littérature». Aussi loin dans le temps que puissent remonter les souvenirs de l’espèce humaine, un nombre incalculable de gens faisant partie de la classe des écrivains et des poètes se sont appliqués à faire surgir l’art et la beauté à travers l’agencement des lettres et des sons. Pourtant, l’Histoire a la mémoire courte, et la plupart de ces gens sont tombés dans l’oubli, leur œuvre ne pouvant survivre après la disparition de la main qui l’avait enfantée. Comment se fait-il alors que nous sachions malgré tout que certains d’entre eux ont existé? Pourquoi les œuvres de ces êtres élus ont-elles traversé le temps alors que d’autres se sont graduellement évaporées dans l’immensité de la culture universelle? Certes, des écrits ont survécu à leurs auteurs et permettent de les ressusciter de génération en génération, mais qui en a décidé ainsi? La beauté, la notoriété, la vie et même la mort sont susceptibles de mener à une certaine forme de vie éternelle, dont semblent rêver tous les êtres humains puisque la science ET la religion, ces entités souvent ennemies, ont promis toutes deux d’en révéler le secret. Évidemment, toute personne évoluant en société a droit à sa parcelle de survivance dans la mesure où son souvenir demeure présent après son décès dans l’esprit de ceux et celles qui l’ont côtoyée. Mais quand les connaissances proches et lointaines passent l’arme à gauche à leur tour, plus rien ne reste pour entretenir dans la mémoire collective les réminiscences du disparu. Par contre, lire le livre d’un auteur défunt depuis deux cents ans en sachant que des milliers de lecteurs parcourront le même texte en sachant que des milliers de lecteurs l’ont parcouru auparavant, voilà la vie éternelle. De la littérature à l’immortalité, là où la vie métaphysique déjoue la mort physique, ou quand les mots, dans une certaine mesure, réussissent là où la science échoue toujours.

Bien entendu, l’écriture n’est pas le seul moyen d’atteindre un haut niveau de célébrité. Plusieurs inventeurs et chercheurs ont une renommée que les années ne parviennent pas à éroder. Cependant, ce sont seulement les scientifiques ayant fait des découvertes importantes qui ont droit à cette immortalité; personne ne se souvient du nom d’une personne qui a passé ses journées dans une remise à construire des prototypes si ses efforts n’ont mené à rien. À l’opposé, la littérature étant un art subjectif comme tous les autres, il est bien difficile de départager « l’important » du « superflu », et il n’est pas rare que l’on publie des carnets, des notes d’un auteur, qui à la base ne sont pas constructifs. C’est ce qui rend l’immortalité par les mots si relative et ambiguë. Cette ambivalence est d’ailleurs palpable dès que l’on tente d’appréhender les causes de l’état privilégié de ceux et celles qui bénéficient de cette « pérennité culturelle », puisque l’immortalité semble prendre sa source bien avant le trépas de l’artiste : l’immortalité puise sa substance première dans la vie elle-même. L’histoire de la littérature nous révèle en effet que le vécu des auteurs a son importance dans l’image qui pourrait éventuellement rester d’eux, et la notoriété acquise au cours de l’existence ne peut qu’ouvrir la voie à la postérité. Pensons tout d’abord aux membres de la prestigieuse Académie française, qui se proclament eux-mêmes les Immortels depuis que le fondateur de cette institution, le cardinal de Richelieu, leur a donné un sceau où est inscrite la devise « À l’immortalité ». Sur les sept cent cinq élus jusqu’à ce jour, plusieurs sont les auteurs d’œuvres dont les échos sont parvenus jusqu’à nous : Corneille, Racine, Voltaire, Hugo, Lamartine, Pagnol, Ionesco, tous ont été intronisés sur une décision des Immortels déjà en place. Ils sont, semble-t-il, les mieux placés pour juger le mérite d’une œuvre et l’apport d’un écrivain à la langue. C’est à peu de choses près le même principe qui régit la distribution du prix Nobel de littérature : un jury composé de spécialistes des lettres décide chaque année de l’identité de celui ou celle qui aura l’insigne honneur de recevoir la récompense littéraire la plus célèbre de tous les temps, s’inscrivant ainsi aux côtés de gens comme Octavio Paz, Alexandre Soljenistine, Samuel Beckett, Albert Camus et Ernest Hemingway. Tous ces noms d’auteurs à la renommée internationale et intemporelle… Comment se fait-il qu’ils éveillent en nous un souvenir, une impression de connaissance et parfois une fraternité si nous n’étions pas au monde au moment de leur consécration? En réalité, ces noms nous sont répétés depuis le début de nos études, et c’est pour cette raison que, tout au long de notre existence, le seul fait de les entendre prononcer entraîne des bribes du passé à remonter à la surface de notre esprit. C’est ainsi que l’école participe indirectement à l’immortalité des artistes primés, en les privilégiant au moment de déterminer de quelles œuvres sera constitué un programme donné. Le milieu scolaire, en basant ses choix sur la célébrité déjà établie d’un écrivain et en calculant la pertinence d’un auteur selon l’épaisseur de son pedigree, contribue à transformer la consécration par les pairs en survivance véritable puisque l’enseignant, en parlant de tel ou tel homme de lettres en classe, place en chacun de ses élèves le germe de l’immortalité de l’auteur. Ainsi, recevoir un prix de son vivant ne mène pas nécessairement et directement à la pérennité; les Immortels de l’Académie française sont désignés de cette façon aussi longtemps qu’ils ont un rôle actif au sein de l’institution, mais ils sont remplacés dès leur décès et tombent pour la plupart dans l’oubli. Immortels jusqu’à la fin de leur vie… Encore une fois, cette situation est équivoque, d’autant plus que des médecins et des avocats ont toujours eu la possibilité d’entrer à l’Académie, alors que la première femme, Marguerite Yourcenar, n’a été élue qu’en 1980. De plus, certains récipiendaires du prix Nobel de littérature demeurent dans l’ombre d’autres auteurs ayant vécu bien avant la création de cette décoration. La renommée conférée par les pairs est souvent injuste et arbitraire, et ne conduit que rarement à la Grande Immortalité. Cependant, la conjugaison des récompenses et de l’école permet de léguer le souvenir du vécu d’un auteur à la postérité. Et comme l’immortalité est à la fois résurrection et trépas, la façon par laquelle prend fin la vie d’un artiste a elle aussi une incidence sur la trace que laissera celui-ci dans le monde.

Chronique nécrologique : Émile Nelligan, l’un des plus grands poètes québécois, est mort isolé dans un asile. S’il n’avait pas connu le destin du prophète génial et incompris que l’indifférence extérieure gruge et accable jusqu’à la maladie mentale, aurions-nous encore en tête l’image du fragile adolescent à l’esprit trop vaste pour son époque étriquée? Si Albert Camus et Boris Vian, au lieu de mourir de façon tragique dans la fleur de l’âge en laissant derrière eux une œuvre à peine entamée, avaient coulé des jours paisibles jusqu’à quatre-vingts ans puis s’étaient éteints sans faire de bruit dans un fauteuil au coin du feu, je ne suis pas certaine que l’on ferait aujourd’hui autant de cas de leur travail. Évidemment, il ne faut pas dénigrer la valeur d’un auteur sous prétexte qu’il est décédé « trop tôt », mais il faut admettre que la tendance actuelle où le monde occidental voue ouvertement un culte à la jeunesse permet de soulever une autre facette qui alimente l’immortalité : le mythe. En disparaissant dans de sordides circonstances, ces auteurs ont cristallisé leur condition dans la jeunesse éternelle, entourant leurs écrits d’une auréole de miracle puisqu’ils ont été produits dans l’inexpérience de la folle première saison de la vie tout en étant d’une grande qualité. Personne ne saurait dire cependant si ces mêmes auteurs auraient maintenu ce rythme et cette essence admirables si leur existence ne s’était pas terminée si abruptement; peut-être les artistes seraient-ils devenus l’ombre d’eux-mêmes, peut-être que les livres auraient perdu leur caractère génial et unique, ou peut-être, plus prosaïquement, que les écrivains ne seraient pas parvenus à renouveler leurs propos, s’abîmant dans d’inlassables répétitions à peine voilées de leur première œuvre, qui demeure dans ces cas la seule valable. À ce moment, la mort de ces auteurs, loin de se transformer en piédestal, serait plutôt devenue le premier pas vers les rangs des grands oubliés. La façon dont se termine la vie d’un écrivain et le moment où survient le décès peuvent grandement influencer la naissance d’un mythe. Étrangement, mourir peut mener à l’immortalité, car la fin est parfois porteuse d’un élément essentiel à la création d’une légende : le mystère. D’ailleurs, notre société moderne encourage la diffusion de phénomènes qui sortent de l’ordinaire, et le mystère a parfois plus d’impact sur l’inconscient collectif que l’œuvre proprement dite d’un auteur, car ce sont souvent les détails croustillants ou étonnants que l’on se remémore plus facilement. Il y a désormais une nette propension non plus à tenter d’expliquer l’inexplicable, mais bien à créer des énigmes de toutes pièces. Il suffit de penser à Réjean Ducharme, romancier québécois dont on ne connaît pas le visage, ou aux artistes qui utilisent des pseudonymes pour protéger leur véritable identité, ou pour en incarner une nouvelle. C’est parfois l’absence de traces laissées par quelqu’un qui contribue à garder son souvenir vivant. Et quand de l’auteur ne subsiste plus rien, l’immortalité se tourne quelquefois vers l’œuvre en elle-même ou les personnages de celle-ci.

Si l’on étudie attentivement la multitude de clichés ou d’archétypes qui constitue une partie du patrimoine mondial, on peut constater que la plupart d’entre eux nous ont été légués par la littérature; Peter Pan, Fifi Brindacier, Tarzan, Dracula et bien d’autres personnages sont nés sous la plume d’écrivains désormais totalement effacés. Comment est-il possible que l’on oublie l’auteur qui a mis au monde un héros tellement célèbre qu’il fait à présent partie de la culture populaire? Cela est d’une part attribuable aux caractéristiques qui ont été données au personnage; s’il est attachant, s’il vit des aventures palpitantes, si le public peut se retrouver en lui, bref, s’il a été construit de façon à ce qu’il devienne plus grand que nature, tous les éléments sont réunis pour lui permettre d’exister vraiment, sans l’aide d’une quelconque main pour le soutenir. De nos jours, le dernier pas vers l’immortalité définitive du personnage est franchi grâce au cinéma et à la télévision. Quand une maison de production s’approprie les principaux attributs et le nom d’un héros obscur déniché dans un livre pour le faire apparaître dans un film ou une émission, le public s’élargit fortement à cause de la portée immense de ces deux médias si on les compare à la littérature, et c’est à ce moment que le protagoniste devient un cliché et se fond dans la culture populaire, ce qui confère à tout le monde le droit d’utiliser l’archétype à des fins de caricature ou de blague. À partir de ce moment, nul besoin d’un auteur pour soutenir le personnage puisque c’est la société elle-même qui fait vivre ce dernier. Cela se produit surtout quand un écrivain à la vie ordinaire et au profil banal invente un héros explosif et retentissant : créer un personnage plus grand que lui peut transférer l’immortalité d’un auteur vers son héros. Dans d’autres cas, un écrivant s’inspirant d’un être humain ayant déjà réellement vécu assure la pérennité du souvenir de cette personne tout en restant à jamais dans son ombre. Il suffit de penser à Cyrano de Bergerac : l’image imposante et romantique que nous a laissée Edmond Rostand de « l’homme à l’irréductible parole » n’est peut-être pas réaliste et ne concorde probablement pas avec la personnalité réelle du Gascon, mais c’est pourtant celle que l’on colporte et que l’on encense depuis la première représentation de la pièce. Même Jésus a atteint l’immortalité universelle grâce à la littérature; évidemment, les chrétiens du temps des catacombes croyaient en la vie éternelle du Christ parce que cette grande nouvelle venait à peine d’être proclamée, mais ce qui a permis au personnage historique de traverser les siècles jusqu’à nous, ce n’est pas sa discutable condition de fils de Dieu, mais bien le fait que des hommes aient écrit sur lui et que leurs manuscrits aient été transmis de génération en génération. Sans la Bible, Jésus serait peut-être immortel, certes, mais il serait l’unique être à connaître sa condition. Et, exception faite des quatre apôtres et de quelques contemporains du Christ, nous avons depuis longtemps perdu la trace de ceux qui ont rapporté tous les faits relatés dans ce livre monumental. Voilà alors que se pose la question de la valeur de l’immortalité selon l’élément auquel elle se greffe : l’immortalité d’un écrit a-t-elle davantage d’importance que celle de son auteur? À mon avis, ces deux entités sont reliées sans que l’on puisse vraiment les scinder, et c’est seulement l’effet du temps érodant de façon inégale le souvenir d’une œuvre et celui de son créateur qui provoque le déséquilibre dans la mémoire collective. Et, malgré tout, le papier brûle comme la chair s’étiole. Parfois, quand l’immortalité elle-même cède devant la puissance de l’oubli et la célébrité éphémère des vedettes que nous régurgitent les gourous de l’économie artistique occidentale, les dernières bribes d’œuvres « immortelles » nous parviennent sous la forme de citations ou de maximes, de belles phrases que nous répétons toujours dans des situations semblables, sans vraiment nous demander si l’artisan de ces mots aurait été d’accord avec le choix de cette parcelle d’ouvrage pour représenter dans certains cas une vie entière de labeur. C’est à ce moment que, sans trop en prendre conscience, le public enferme des auteurs dans une immortalité qui crée en fait un masque, car personne ne peut être absolument certain que le fait de perpétuer une phrase plutôt qu’une autre ne déforme pas l’image que l’artiste souhaitait laisser à la postérité. Nous voilà replongés dans les racines mêmes de la vie éternelle que peut conférer la littérature, mais du point de vue des écrivains cette fois-ci : laisser une image fausse vaut-il mieux que de ne rien laisser du tout? Les artistes, tout comme n’importe quel être humain gravant son nom sur un arbre ou marchant de plein gré sur du ciment encore frais, ont tous un certain désir d’éternité, avoué ou non. C’est l’Homme dans toute son humanité; déjà, les peuples préhistoriques peignaient sur les parois des grottes pour garder vivant le souvenir des événements marquants de leur existence. L’art n’est pas que l’expression de sentiments par le Beau, il est l’exutoire de pulsions instinctives, une forme de l’assouvissement du désir universel d’immortalité. Et les mots ont un pouvoir que peu d’approches peuvent se vanter de posséder.

En effet, je crois que la littérature est plus susceptible de rendre immortel que n’importe quel autre art. La pérennité n’est pas seulement l’affaire des créateurs : le public y joue également un grand rôle, car c’est toujours lui qui a le dernier mot en choisissant de parler ou non d’une réalisation, en décidant d’acheter ou de bouder un roman, etc. Il apparaît aujourd’hui que la littérature n’est plus le média le plus accessible depuis la commercialisation du cinéma, ce qui signifie que le nombre de lecteurs peut sembler nettement insuffisant pour justifier la vertu supérieure que j’accorde aux écrits. Cependant, un film, malgré l’immensité de la portée qu’il peut avoir, demeure le fruit du travail de plusieurs personnes : réalisateur, scénariste, acteurs, directeur photo, monteur, producteur et une foule d’autres gens conjuguent leur savoir-faire et leur talent pour en arriver à créer un film, tant et si bien qu’on ne sait plus très bien qui féliciter lors d’une réussite et qui blâmer pour un échec. Un livre, la plupart du temps, demeure le résultat d’un cheminement individuel et personnel, et il devient alors plus facile pour les spectateurs d’associer un titre à une personne en particulier. De plus, la barrière de la langue peut représenter un autre obstacle à la consécration d’un écrivain dans l’histoire universelle, puisqu’il est impossible de comprendre tout ce qui est écrit sur la planète. Certains diront que la peinture, la danse ou la musique sont des arts qui peuvent rejoindre le public sans crainte de la géographie ou de la culture, puisque les symboles sont semblables partout à travers le globe et sont faciles à interpréter. Certes, ce sont des langages universels que tout le monde peut comprendre, mais qu’une minorité seulement peut parler. C’est là que réside à mon sens la force principale de l’art littéraire : les mots rendent immortels parce que chacun peut se les approprier, les prononcer ou, du moins, prononcer la traduction qu’en a fait un expert. Tout le monde peut ainsi participer à l’œuvre et la perpétuer. Voilà la clé de l’immortalité.

Ainsi, par-delà le talent, le succès ou la richesse, la pérennité du souvenir d’un auteur tient surtout à la vie, à la mort et au regard des autres. Sans le savoir cependant, les écrivains qui choisissent leur profession en comptant sur elle pour leur apporter la vie éternelle réussissent rarement à gagner leur survivance par leurs écrits. En effet, l’égoïsme entrave le processus d’intronisation car, si l’auteur écrit de façon à ce qu’il soit le seul à comprendre l’essentiel de son message, il se détache du public et l’empêche d’entretenir sont œuvre. Comme le soulignait Hermann Hesse, « ne pas vouloir mourir est la voie la plus sûre vers la mort éternelle, tandis que pouvoir mourir, dépouiller les voiles, abandonner éternellement le moi au changement mène à l’immortalité. » Et voilà entre les précédents guillemets des taches d’encre, plus que des mots, déjà presque un second souffle, une vie après la vie pour l’auteur de ces propos utilisés dans un contexte qui n’est pas leur terre première.