La Gestalt, le chiffre huit, et la révolution, au Québec

Ce texte est publié dans la revue

AO! Espaces de la parole, Automne 1998 (4:3)

qui a donné son aimable permission de le reproduire ici

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Lorsqu'il était enfant, le lecteur a sans doute joué au jeu des nuages. Couché sur le dos, peut-être sous un arbre, il a laissé son regard flotter avec les nuages, pour y voir tout-à-coup un cheval, une caravelle, ou, devenu plus vieux, le profil de la gentille voisine de son âge. Cette capacité de voir un tout sans en analyser les parties s'appelle, selon les psychologues (ou une de leurs écoles), la Gestalt. Le mot est allemand, la langue maternelle de la psychologie; il signifie tout simplement forme, ou structure. Mais pour la compréhension de l'origine des idées ou des souvenirs qui meublent l'esprit humain, le mot sert à signifier le fait psychologique fondamental qu'un homme ne comprend pas, ou n'apprend pas, petit à petit mais tout d'un coup. La perception n'est donc pas un acte neutre, infligé par l'extérieur, mais un processus interne qui définit l'extérieur pour celui qui perçoit, ou plus simplement, comprend.

Les anciens Grecs, à qui nous devons l'idée même de science, avaient déjà compris cette constante intellectuelle, assez même pour lui attribuer des déesses, les Muses, dont venait l'inspiration, autant chez l'historien - qui appelait Clio - que chez les musiciens et les poètes. Mais germanique ou hellénique, cette faculté de l'esprit humain n'est pas limitée aux historiens ou aux poètes, mais fonctionne dans l'activité mentale de tous. Qui plus est, elle génère les connaissances collectives autant que les individuelles. Ce que les membres d'une société savent n'est pas un assemblage hétéroclite de perceptions ou de données accumulées peu à peu, mais une Gestalt collective qui définit l'univers et détermine la validité et la signification des actions collectives.

A long terme, ou dans le temps long comme disent les historiens, le caractère national exprime une semblable forme définissante et distinguante. Les Etats-Unis sont la patrie du nouveau départ, chez qui chaque individu ne doit rien qu'à lui-même. Israël représente le renouveau, la renaissance après l'épreuve par le feu, car le nom d'Holocauste donné à la politique d'extermination des Juifs par les Nazis n'est pas choisi par hasard. La Chine, certainement une des plus vieilles civilisations au monde, certainement celle avec la plus longue continuité, s'appelle en Chinois le Pays du Milieu, de l'univers bien sûr; il y a cinq directions cardinales dans la cosmologie chinoise. Cette forme nationale peut certes avoir une durée variable, deux mille ans, deux cents ans, ou un demi-siècle, mais il apparaît dans un moment précis, une épreuve ou une explosion marquante. Une Gestalt est une révolution, mais une révolution interne, non pas imposé de l'extérieur.

Le Québec n'est pas une exception, sinon il lui manquerait quelque chose d'une nation. D'ailleurs, nos amis canadiens souffrent probablement d'un manque de structure définissante, d'où leur manque de foi en leur propre existence: les Québécois savent qu'ils sont un peuple, mais craignent de disparaître, tandis que les Canadians n'existent qu'en opposition au Québec. Mais la forme contemporaine du caractère national, nous pourrions dire le mythe fondateur du Québec contemporain, est une sorte de paradoxe, une révolution qui attend de naître. L'épreuve est l'attente de l'épreuve. C'est ce que veut dire la formule par laquelle elle s'exprime, la Révolution tranquille. Le Québec, ou les Québécois, organise les observations et les décisions par la fenêtre d'une libération commencé, mais non accompli, pour laquelle on cherche la preuve indiscutable qui permettra de dire que l'épreuve est réussie. Comment savoir si on gagne en l'absence de règlement terminal ?

Les trotskistes - pardon, les anciens trotskistes - parmi les lecteurs verront tout de suite la ressemblance avec l'idée de la révolution permanente. On pourra aussi parler de situation pré-révolutionnaire permanente, si on souhaite rester dans le vocabulaire de cette complexe et mouvante philosophie dont les trotskistes sont une des plus intéressantes ramifications. Or, l'époque contemporaine à la Révolution tranquille qui définit le Québec moderne est remarquable, par toute la planète, pour tout sauf la tranquillité. Le mythe fondateur québécois est-il donc tout simplement une expression locale d'un grand AHA !, comme disent les gestaltistes, ou pouvons-nous affirmer que l'épreuve, ou le travail si on me permet de changer brutalement d'image, est un événement essentiellement local, ce qui est sans doute plus conforme au concept de Gestalt ?

La décennie 1961-1970 est notable pour les propositions de mondes nouveaux. John Kennedy reste le modèle d'un chef voulant ouvrir des nouveaux horizons. Comme beaucoup de présidents, il donna à son mandat un nom, New Frontier, la nouvelle frontière, signifiant autant l'exploration de l'espace qu'une nouvelle curiosité dans les domaines de la politique et des arts. La musique populaire entama sa poursuite de l'agitation grandissante, poursuite non terminée, avec Elvis Presley, les Beatles et les nouvelles danses comme le twist. Les jeunes Américains découvrirent de nouvelles modes, autant vestimentaires que politiques. Bob Dylan connut le succès avec sa chanson The Times They are A-changin', un appel à la jeunesse de rejeter ce que leur avaient enseigné leurs parents. Aux Etats-Unis, aussi, la politique prit un tournant radical lorsque beaucoup de jeunes, dont des étudiants, refusèrent de participer à la guerre au Viêt-nam, créant ici une image d'une jeunesse révoltée et libre de moeurs.

Les tourments et des explosions ne furent pas limités aux Etats-Unis. Mao, en Chine, lança en 1966 la Révolution culturelle, un appel aux jeunes de renverser l'autorité du passé, y compris celui des anciens du Parti Communiste. En France, des groupes multicolores d'étudiants occupèrent pendant plusieurs semaines les universités et autres institutions, au nom de la jeunesse qui refusait l'autorité. Le mouvement obtint temporairement le soutien des grands syndicats, qui réclamaient des modifications au contrat social. Pendant plusieurs jours, il sembla qu'une révolution était possible en France, rêve ou espoir qu'on a appelé le mouvement de Mai 1968, ou simplement, '68.

Le Québec, ou la jeunesse québécoise, ne fut certainement pas absente de ces mouvements. Elvis s'attira des admirateurs, qui ont maintenant cinquante ans et font le pain et le beurre d'imitateurs divers. Sans que l'on sache trop pourquoi, les Beatles n'eurent pas grand écho; peut-être étaient-ils trop britanniques ? Mais la révolution musicale du Québec devint très vite autochtone. Les chanteurs et les groupes populaires se multiplièrent: Pierre Lalonde, les Houlops, César et ses Romains, Jenny Rock, les Miladys, il est inutile de tenter de les nommer tous.

Il est certain aussi que les parallèles sont parfois étonnant entre le déroulement d'événements au Québec et ailleurs dans le monde. En France, des étudiants lancent un mouvement de contestation que les syndicats reprennent à des fins pratiques. Si la France a ce Mai '68, le Québec a son Front Commun: au printemps 1972, les syndicats des employés de l'Etat, enseignants en tête, se préparent à créer un pouvoir populaire. Des postes de radio sont occupés, et des militants syndicaux montent la garde toute la nuit devant leur CEGEP. Les présidents des syndicats se retrouvent en prison et le pouvoir triomphe. Peut-on voir un lien entre les deux mouvements, le premier servant de modèle au second ? Il est certain que le Québec de 1970 résonne de Fronts et de Mouvements, dont la rhétorique reprend le vocabulaire anticapitaliste et anti-américain - on disait anti-impérialiste - des soixante-huitards. On retrouve aussi beaucoup de radicaux à la tête des syndicats et des organisations populaires, dont le plus connu est sans doute Michel Chartrand.

Mais peut-on y voir autre chose qu'un emprunt de vocabulaire. Que faut-il penser d'un Mouvement de Libération du Taxi ? On retrouve aussi des efforts littéraires qui visent à faire entrer la situation québécoise dans le moule théorique des pamphlets de Mai 1968 ou l'esprit de la Révolution culturelle. Gilles Bourque publie Classes sociales et question nationale au Québec 1760-1840 et Léandre Bergeron commet son Petit manuel d'histoire du Québec. On peut observer le contraste entre ce dernier livre, publié en 1970, et Le colonialisme au Québec, d'André d'Allemagne, qui fait le même argument, c'est-à-dire que la situation du Québec moderne est la conséquence de son état de colonie, mais qui le présente, en 1966, sans le vocabulaire emprunté de l'anti-impérialisme. Le colonialiste du second auteur est un peuple historique, réel, tandis que celui de Bergeron est un concept, presque un pur esprit.

Le livre de d'Allemagne demeure utile et intéressant aujourd'hui, pour son portrait documenté de l'impérialisme anglais au Québec. Celui de Bergeron est une curiosité qu'on lit avec le même sentiment avec lequel on retrouve un vieux disque de Pierre Lalonde ou un vieux pantalon à pattes d'éléphant. Si les images de mai soixante-huit ont influencé quelque chose, ce quelque chose a mal vieilli.

Le vocabulaire soixante-huitard est-il celui de la génération du baby-boom rejetant en bloc tout son héritage ? On a suggéré que cette révolte était celle de jeunes riches, qui s'ennuyait dans le confort bourgeois qu'avait créé depuis vingt ans leurs parents. La révolution du Québec, même tranquille, même inachevée, est au contraire une révolte contre une réalité, une structure politique qui le paralyse et l'empêche d'assurer sa propre existence. Le modèle extérieur a fourni une teinte pour redéfinir cette lutte dans un contexte universel, comme la musique ou la nouvelle frontière, mais la réalité collective intérieure était trop forte pour qu'on voit longtemps une vessie dans le nuage, pour cette raison fort simple qu'une expérience vécue est un plus puissant fortifiant que le meilleur des discours.

Si on cherche l'impact de l'extérieur, en particulier de la manifestation de 1968 en France, on peut au mieux y voir l'emprunt d'un vocabulaire. De toute façon, pour qu'il y ait un impact quelconque, il faudrait tout d'abord qu'il y ait un réel événement. Je trouve difficile de croire à l'impact d'un événement qui n'est mentionné nulle part dans l'Atlas of the 20th Century de Hammond (1996). Il est vrai que l'atlas en question est une publication britannique. Mais je trouve difficile de voir autre chose qu'une manifestation temporaire de l'esprit, une Gestalt justement, comme la Croisade des enfants.

Au fond, est-ce utile de chercher pour la révolution, inachevée, du Québec une d'inspiration extérieure ? Sa caravelle, il l'a vu dans ses propres nuages, autant en musique qu'en politique. Les souvenirs de 1968, ce sont le PQ, Yvon Deschamps, Robert Charlebois, dont les idées et les formes ont marqué le Québec depuis trente ans.

Mais pourquoi cherché des explications compliquées d'un phénomène tout simple ? L'invention d'une forme, d'une Gestalt est avant tout un acte subjectif, non seulement spontané et libre mais carrément volontaire. L'individu et la nation ne voient-ils pas ce qu'ils veulent voir dans leurs rêves, pour donner un sens à leur réalité ? En historien cynique, je peux démonter le mécanisme, et suggérer qu'on peut créer ce qu'on veut. Je peux illustrer. Souhaitons-nous une forme, un rêve, pour donner un sens à nos actions ? C'est tout trouvé, pour pas cher. Voici pour vous une mantra magique qui donne tout son sens à l'histoire du Québec: le chiffre huit a toujours guidé le destin des Français, y compris ceux d'Amérique. Les faits parlent d'eux-mêmes, autant ici que dans le vieux pays de Rimbaud....

Dans le monde des idées, ou des rêves, il faut être très prudent avant d'affirmer, ceci a causé cela, ou ceci a subi l'influence de cela. Les grands mouvements et les époques historiques sont des créations de l'esprit. Il est amusant de trouver des caravelles dans les nuages, mais il est plus frugal de regarder à ses pieds pour y voir la trace de ses propres pas. Alors que les étudiants de Paris manifestaient, les étudiants de Drummondville s'amusait au Petit Cabaret, cherchant dans leurs propres vies les mots pour définir le futur. Il est difficile de voir par quel chemin les premiers auraient pu transmettre leur forme aux deuxièmes. Les hommes, surtout les jeunes, choisissent leurs rêves dans leur intérieur, non dans les paroles des autres. C'est ce qui fait l'histoire, c'est ce qui fait les révolutions.

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