Le Dieu qui marche devant nous: réflexion sur la mémoire des hommes
Ce texte est publié dans la revue
AO! Espaces de la parole, Hiver/printemps 1998 (4:1),
qui a donné son aimable permission de le reproduire ici
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Les hommes aiment s'inventer des mots pour parler, pour manipuler des évènements qui les dépassent, qui sont des masques ou des marionnettes. La <<mondialisation>> est un mot à la mode, mais qui ne correspond aucunement à la vision de modernité et de nouveauté historique que ses prédicateurs lui donne. Il s'agit plutôt d'un exemple d'une des plus vieilles constantes de l'Histoire.
<<Lorsque le peuple vit que Moïse tardait à descendre de la montagne, il s'assembla autour d'Aaron et lui dit: Allons, fais-nous un Dieu qui marche devant nous, puisque celui-là, Moïse, l'homme qui nous a fait monter du pays d'Egypte, nous ne savons pas ce qui lui est advenu. Aaron leur répondit: Enlevez les anneaux d'or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles et apportez-les moi. Tous alors enlevèrent les anneaux d'or qu'ils portaient aux oreilles et les apportèrent à Aaron. Celui-ci les reçut de leurs mains, façonna l'or au burin et en coula un veau. Ils dirent alors: Israël, voici ton Dieu qui t'a fait monter du pays d'Egypte>> Exode, 32, 1-6.
Les auteurs de l'Exode connaissaient bien les hommes, car s'il est une constante de l`'Histoire, c'est cette création constante d'un <<Dieu qui marche devant nous>>. L'histoire du veau d'or illustre bien la mécanique de cette création: l'oubli facile du passé, surtout du passé récent, la préférence pour l'apparent et le visible sur la réalité profonde et l'acceptation tranquille du sacrifice des richesses pour satisfaire aux besoins du nouveau Dieu. Voilà en quelques mots résumée la carrière de la <<mondialisation>>. Par un bref regard sur l'histoire de notre civilisation, nous chercherons à redonner une perspective plus juste sur ce discours contemporain, qui prétend avoir découvert quelque chose de radicalement nouveau dans les réseaux commerciaux actuels. Aucun des traits supposant caractéristiques de la <<mondialisation>> sont inconnus de l'histoire: le discours sur les bienfaits de ce prétendu phénomène n'est qu'un veau d'or pour satisfaire au besoin d'un Dieu visible, car il repose sur une ignorance de l'histoire.
Un vieux vin dans une outre nouvelle
Quelles sont les caractéristiques de ce monde nouveau proposé par des auteurs comme Bell ou Fukiyama ? Les frontières et les identités nationales sont remises en doute, et l'individu, surtout l'entrepreneur, peut se déplacer dans des réseaux de commerce et de communication <<trans-frontières>>. Les idées et les modèles, surtout techniques, se répandent dans un monde qui facilite les communications et les échanges. Surtout, la production et la mise en marché des produits traversent les frontières qu'on ignore ou qu'on bafoue régulièrement. La mondialisation doit intégrer l'ensemble des hommes dans un système unique de règles et de valeurs.
Des faits confirment certains aspects, surtout matériels, des prétensions des promoteurs du discours <<mondialiste>>. Le texte que vous lisez est tapé avec un logiciel conçu aux Etats-Unis, alors que l'ordinateur qui le soutient est composé d'éléments venus du Mexique, de la Corée, du Japon et probablement de plusieurs autres pays dont les citoyens assemblent des pièces contre une rémunération inadéquate. La télévision du salon vient du Japon, les fruits à la cuisine du Maroc et les lunettes de l'auteur, d'Israël, comme la citation du début.
Mais la suggestion qu'il s'agit de quelque chose de nouveau sous le soleil est un veau d'or, visible comme celui de l'Exode, donc impressionant, mais vite révélé comme vide lorsque replacé dans la perspective de l'histoire. Les caractéristiques du phénomène sont plutôt les conditions assez typiques de réseaux commerciaux florissant à divers moments de l'histoire.
L'Empire universel de Rome
<<Les régions les plus éloignées de la terre étaient fouillées pour offrir à Rome leurs produits luxueux et délicats. Les forêts de la Scythie offraient leurs fourrures. Les barbares du Danube et de la Baltique ne comprenaient pas le prix exorbitant qu'on leur offrait pour leur ambre, produit inutile s'il en était. Les tapis de Babylone ne fournissaient pas à la demande. Surtout, on achetait...à prix d'or les soies, les épices et les pierres précieuses de l'Arabie et des Indes.>> (Gibbon, Le déclin de Rome, Edition Dell, New York, 1963, 59. Notre traduction)
Déjà, à l'époque de Marc-Aurèle, les produits et le commerce traversaient les frontières. Les entrepreneurs et les penseurs, comme Sénèque ou Aetius, venaient de partout pour proposer leur services et répandre leurs idées. Le Christianisme même a suivi une carrière très <<mondialiste>>; né de la rencontre des philosophies hellénique et hébraïque, on l'a propagé sur les trois continents de l'Ancien Monde, en intégrant les meilleurs éléments de diverses religions ou philosophies, pour en faire un <<système de valeurs>> universellement connu. Avant et après, le bouddhisme et l'Islam suivirent des parcours semblables, inter-agissant avec le Christianisme pour créer un réseau <<trans-frontalier>> de sages et de moins sages.
La Hanse: communauté et puissance
Du treizième au quinzième siècles, à son apogée, la Hanse, une association de grandes villes commerçantes regroupées autour de la mer Baltique, étendit un réseau d'échanges de Cologne à Novgorod. Ces villes étaient parfois sujettes à un monarque national, comme Cracovie, tandis que d'autres, comme Hambourg, étaient des états presque indépendants. En plus de règler leurs activités commerciales, ces villes agirent comme de puissances politiques, par exemple en organisant une riposte militaire au roi du Danemark, Valdemar IV, quand celui-ci s'empara de Visby. Par la paix de Straslund, en 1370, la Hanse obtint réparation et concessions commerciales importantes. La Hanse laissait une grande latitude aux villes membres, sa seule institution commune était la diète de Lübeck qui devait se réunir, théoriquement, tous les trois ans. Si on cherchait un modèle historique pour une institution internationale, on pourrait trouver pire que la Hanse, avec sa synthèse de liberté, d'efficacité et d'absence de contraintes idéologiques.
Les empires coloniaux de notre enfance
Suite à la désagrégration de la Hanse, des marchands hollandais, anglais, portuguais et même français établirent des comptoirs de traite autant en Asie que dans le Nouveau Monde. Ainsi, au XVIIe et XVIIIe siècles, des grands ports comme Londres, Amsterdam ou La Rochelle, la métropole de la Nouvelle-France, transbordaient les épices de Nicobar, les fourrures de Québec, le rhum de Port-au-Prince ou la morue de Terre-Neuve, disparue depuis. Les grands empires coloniaux de nos manuels d'histoire étaient déjà des exemples de <<mondialisation>>. Les guerres de nos cours d'histoire, celle de 1740 ou celle de la Conquête comme la Guerre pour l'indépendance des Etats-Unis, sont déjà des guerres mondiales. Les Français et les Anglais s'affrontent en Europe, dans les Antilles, dans les Indes et dans l'Océan Indien, et dans les comptoirs du Sénégal. De 1492 à 1783, comme à l'époque de la Hanse ou de Rome, les entrepreneurs internationaux cerclent le monde. Le plus grand demeure sans doute Christophe Colomb, navigateur gênois au service des rois de Castille et d'Aragon. Mais les internationaux, comme Henri Hudson, Anglais au service d'une entreprise hollandaise, ou Radisson et Groseillers, nous trahissant pour fonder la Hudson's Bay Company, ne sont pas étrangers aux explorations et aux initiatives commerciales.
La plus grande force pour le Bien
La <<mondialisation>> contemporaine n'est pas non plus un phénomène né avec la fin de la <<Guerre froide>>. Lord Haldane, un de ces théoriciens de l'empire anglais du tournant du siècle, affirma que l'empire britannique était la plus grande force pour le bien au monde, après le Christianisme bien sûr ! Le réseau de commerce qui prend dans ses mailles les peuples du monde date au moins de la montée des empires anglo-saxons, britannique puis américain. En 1865, l'économiste anglais Jevons exaltait ainsi la domination de son peuple sur les ressources du monde:
<<Les plaines de l'Amérique du Nord sont nos champs de blé; Chicago et Odessa sont nos greniers; le Canada et les pays baltes sont nos réserves de bois; Australasie garde nos moutons, tandis que l'Argentine et l'Ouest américain gardes nos bovins; l'argent du Pérou et l'or de l"Australie et de l'Afrique du Sud s'entassent à Londres; les Hindous et les Chinois nous cultivent du thé alors que notre café, notre sucre et nos épices poussent dans les deux Indes.L'Espagne et la France sont nos vignobles et toute la Méditérannée est notre jardin fruitier. Notre coton, déjà un produit su Sud des Etats-Unis, pousse maintenant par tout le monde.>> (Cité dans Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers, New York, Randon House, 1987, p. 151. Notre traduction)
Les savants de ce siècle connaissaient les classiques: Jevons devait savoir qu'il se faisait l'écho des internationalistes de l'empire romain.
Le discours sans fondement
Les manifestations observables, objectives, de cette <<mondialisation>> ne sont donc ni nouvelles ni extraordinaires. La création de réseaux commerciaux traversant les frontières datent au moins de l'empire romain, en n'oubliant pas que celui-ci entretenait des rapports commerciaux avec ses contemporains chinois.Tous les aspects avancés comme manifestation d'un nouvel ordre sont des avatars contemporains de situations connues. On arguera peut-être des moyens techniques, mais les Romains maîtrisaient déjà les communications à distance, et les empires coloniaux du XIXe siècle utilisaient le télégraphe. Loin donc de représenter un bel espoir de monde nouveau, la mondialisation est tout simplement la manifestation la plus récente de l'empire, qui, parfois commercial parfois militaire, a tenté toutes les puissances auquelles les ressources ou l'initiative ou la chance donnaient l'espoir de dominer leurs voisins. Comme au temps des Romains ou des colonies hollandaises, une communauté de privilégiés profitent des réseaux de communication et de commerce pour leur avantage.
Ce qui est peut-être nouveau, contrairement aux entreprises impériales passées, c'est la tentative de créer un veau d'or idéologique pour faire oublier aux fournisseurs de l'empire leur rôle. Les Hébreux fournirent leurs bijoux pour la fabrication de l'idole, tout comme les contemporains consommateurs et producteurs qui se félicitent d'avoir un Dieu visible, sous le nom de <<mondialisation>>. Les deux opérations tiennent aux mêmes faiblesses humaines, le besoin d'être réconforté par une puissance visible, l'oubli facile de l'histoire et l'acceptation tranquille du sacrifice des richesses. Les hommes aiment pouvoir nommer le dieu qu'ils adorent, même si c'est un dieu qui leur coûte leurs trésors, comme le savait Jean de la Fontaine lorsqu'il écrivit Les grenouilles qui se cherchent un roi.
Quant à l'histoire, les hommes prèfèrent s'inventer des phrases englobantes qui cachent leur crainte ou leur paresse de devoir vraiment étudier les ouragans que sont les évènements historiques. En inventant des mots, comme <<guerre froide>> ou <<mondialisation>>, ils créent des fantômes dont ils peuvent ensuite discuter les origines. Hasardons que les historiens, plus tard, retiendrons du XXe siècle qu'il fût le siècle de la montée de l'empire de la civilisation anglo-saxonne, qui réussit dans une deuxième Guerre de Trente Ans - vous voyez comme c'est facile d'inventer des fantômes - à repousser les menaces allemandes et russes.
La réalité de la <<mondialisation>>, ce n'est pas un débat, mais le pouvoir et la résistance.
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