Une archéologie d'un mot pour éclairer une époque: consommer

Ce texte est publié dans la revue

AO! Espaces de la parole, Eté 1999 (5:2)

qui a donné son aimable permission de le reproduire ici

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La dernière parole de Jésus avant de mourir fut, selon Saint Jean (19, 30), <<Tout est consommé>>. Deux mille ans plus tard, au CEGEP de Drummondville, une petite affiche jaune lance un appel: <<24 heures sans consommer>>. Au-delà de l'évidence, que Jésus ne parlait (probablement) pas français - et certainement pas l'anglais, ou que le texte de l'évangile que je cite date en fait de 1955, ou que bien des mots se ressemblent sans avoir nécessairement des liens étymologiques, il est intéressant de se demander si les deux usages du mot, visiblement différents, nous présentent avec une interrogation historique qui aidera à parler plus clairement de <<consommation>>.

<<Consommer>> date d'environ 1000 ans, lorsqu'il s'est dégager du latin consummare, de cum, avec, et summa, somme. Le mot veut dire, tout simplement, faire le total, comme pour l'addition au restaurant; le serveur grec présentera o teorema, qui nous a donné <<théorème>>. Pour les auteurs chrétiens, le mot <<consommation>> signifie l'accomplissement de quelque chose. Jésus nous dit donc, avant de mourir, que ce qui devait être achevé a été achevé. Dans le droit canon, la consommation est aussi l'acte physique qui rend complet le mariage. Ni les voeux des mariés, ni la bénédiction du prêtre, ne rendent le mariage indissoluble, mais bien l'accomplissement physique, l'erectio, la penetratio, et l'ejaculatio. Si la jouissance de la femme avait été incluse, toute l'histoire de la civilisation occidentale aurait été différente, mais comment des savants canonistes auraient-ils pu vérifier un témoignage aussi subjectif ?

Comment est-on passé de Jésus à l'affichette ? Il est très probable que cela débuta en effet simplement d'une confusion de mot, d'une paronymie, comme la confusion entre avanie, une détérioration accidentelle, et avatar, une manifestation de l'Atman Brahmane dans le religion hindoue. Dès le 16e siècle, semble-t-il, on utilisa consommer au lieu de consumer, c'est-à-dire se détruire totalement. Cette confusion est très intéressante, car elle implique que le mot que nous devrions utiliser chaque fois qu'on voit consommer, et consommation, serait en réalité consumer. Mais l'usage, ou l'homme occidental, a senti le besoin d'un autre mot, car consommer signifie non seulement détruire, mais détruire par l'usage. C'est ainsi que vers la fin du 18e siècle, on commencera à commander une consommation dans les cafés. Notons la nouveauté sociale autant que langagière: pour commander une consommation, il faut l'entreprise, le produit, tous deux nommés café, et le client, qui doit avoir le loisir, le moyen et la société pour profiter des trois premiers.

Le moment historique de l'apparition du mot n'est pas étranger aux transformations sociales et intellectuelles que nous associons au 18e siècle, ni à ce mouvement qui s'est nommé lui-même, assez prétentieusement, les Lumières. Il semble qu'une des constantes de l'Histoire soit la nécessité qu'ont les créateurs de nouvelles idées de mépriser, de consigner à la noirceur, tout ce qu'ont fait leurs prédécesseurs. Ainsi les artistes italiens du 16e siècle croyait réinventer l'art, et les discoureurs publics du Québec consignent leurs pères à la Grande Noirceur. Dans les débats sur les formes idéales de la société qui marquent ce 18e siècle, on retrouve l'amorce du débat contemporain sur le rôle de la consommation comme moteur économique.

Dans son article <<Fermiers>> de la grande, la première, Encyclopédie (1751-1772), François Quesnay (1694-1774), le premier penseur physiocrate, affirme:

Les Physiocrates fondaient la richesse de la société sur l'agriculture, en partant du principe que l'agriculture produit ce qui est nécessaire à toute autre activité sociale. Leur argumentation fonde donc la richesse sur la production du nécessaire, et considère la production du superflu, du luxe, comme nocif à l'équilibre de la société.

François Forbonnais (1722 - 1800), dans son article <<Commerce>>, défend une position contraire, malgré la modération de son langage:

Forbonnais soutient donc qu'il faut dépenser - favoriser le commerce et la circulation - pour favoriser la richesse. Sa position est-elle tributaire de sa fonction de commerçant et de fabricant d'étamines ? Dès le début de son article, d'ailleurs, il nous donne un repère chronologique sur l'évolution du mot consommer dans son sens de détruire par l'usage:

Nous apprenons donc qu'avec les grandes interrogations, et les grandes tentatives de réponses, que les écrivains et philosophes des Lumières ont discuté pendant leur époque, est apparu la question du rôle de la consommation de produits superflus dans le développement de la richesse d'une société. Cette question n'était pas encore considérée comme la chasse gardée d'une caste professionnelle, les actuels économistes, un peu comme les soins de santé sont confiés à une semblable caste puissante, les médecins. D'ailleurs, l'article <<Economie>> est de la plume de Rousseau, qui en donne un sens tout à fait contraire à celui d'une science abstraite et impersonnelle à manipuler comme une bombe au graphite:

Il ne faut pas oublier, dans notre progression à travers les strates géologiques d'un mot, que cette question ne se posait pas dans l'abstrait pour les auteurs que nous venons de mentionner. L'époque des Lumières est aussi celle du début de l'application de la technologie, quoique ce mot n'existait pas, aux outils de la production. Les Physiocrates n'étaient pas des romantiques (un autre mot qui n'existait pas) admirateurs du paysan dans sa chaumière, mais des hommes d'action qui souhaitaient développer ce que nous appellerions une agriculture industrielle, c'est-à-dire faisant usage des dernières connaissances de la science et prête à expérimenter. Quesnay était le médecin consultant du roi Louis XV, protégé de madame de Pompadour, donc un homme influent. Les questions des Philosophes sur la richesse et la société se posaient donc au moment où pointait à l'horizon une question inédite dans l'histoire de l'humanité: qu'allons-nous faire des excédents de production ?

L'Histoire est marquée par de nombreuse pénuries: la Petite Ere Glaciaire, à partir du 14e siècle, porte sans doute une grande part de responsabilité dans les désordres et les douleurs des deux siècles suivants. La famine, on se le rappellera, est un des quatre Cavaliers de l'Apocalypse (avec la Peste, la Guerre, et la Mort). La défaite d'Athènes, la dissolution de l'Empire romain en Europe occidentale, la chute des dynasties chinoises, et bien d'autres moments clés de l'Histoire peuvent être attribués à la famine. Mais que faire des excédents ? La réponse historique fut toujours simple: les dominants, les riches, les seigneurs, s'approprient les excédents. On comprend mieux l'opposition des Physiocrates au luxe à la lumière de cette constante: le luxe prive la société en empêchant les excédents d'être réinvestis pour la collectivité, ou le bien général, dans le vocabulaire du 18e siècle.

Quand les hommes ont peur, quand ils sont dans l'incertitude, ils s'inventent un dieu. Dans un tabloïde de ce matin (le 25 mai 1999), nous apprenons qu'un nouveau temple, dédiée à une nouvelle déesse, celle du SIDA, a un succès boeuf aux Indes - si on peut utiliser cette expression sans blesser nos amis hindous, malgré la réprobation du clergé officiel. De la même façon, les hommes de la nouvelle économie technologique se sont inventé un dieu pour répondre à la question des excédents appréhendés: le marché, ou plutôt, le Marché. C'est là le principal résultat du travail d'Adam Smith, auteur du livre que notre monde considère comme la prescription du médecin capitaliste à la maladie appréhendée. Il ne faut pas porter tous les maux de la société de consommation, non plus que les prédations des capitalistes du 19e siècle au pied de Smith. Son ouvrage est une réflexion, un questionnement, comme le montre clairement son titre: An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (1776), c'est-à-dire une enquête sur l'origine de la richesse dans divers pays. Smith n'est pas un ennemi des Physiocrates, au contraire; il reconnaît dans son ouvrage le rôle clé de l'agriculture. Non plus méprisait-il le travail, ou les travailleurs, comme beaucoup de ceux qui se réclament de lui. Mais Smith est un optimiste, comme d'ailleurs ces frères philosophes des Lumières. Il est convaincu que l'analyse logique et raisonnée que ferons les hommes de leur intérêt personnel assurera un équilibre naturelle de la production et de la circulation des biens. Le bien général sera assurée par la somme des actions individuelles, et n'exige aucun gouvernement, dans le sens que donne Rousseau à ce mot dans sa définition d'économie.

Les hommes inquiets, surtout les hommes riches, se sont sentis rassurés. Peut-être parce qu'il était optimiste, peut-être parce qu'il était philosophe, et théologien, plutôt qu'historien, Smith omit dans son enquête le comportement des dominants depuis que la civilisation existe, et sans doute avant. Les rois se sont sentis rassurés de ne plus se poser la question débattue dans l'Encyclopédie. Les commerçants et les nouveaux industriels ne se sentirent pas gênés de s'approprier pour leur usage luxueux , dans le sens de Quesnay, des excédents de plus en plus grands produits par les nouvelles machines et les nouveaux procédés de la production industrielle. On pourrait commencer l'ère de la société de consommation en 1823, lorsque le Chancelier de l'Echiquier, c'est ainsi que les Britanniques nomment leur ministre des Finances, Frederick John Robinson (1782 - 1859, premier Earl of Goderich) abolit une longue liste de taxes sur des produits de consommation courantes: les fenêtres, les serviteurs, les véhicules à roues, les chevaux et les mules, ainsi que beaucoup des anciennes réglementations touchant le commerce intérieur. En 1825, il récidiva en coupant les taxes sur les vins importés, le whisky, le fer, le chanvre, les carrosses, les maisons et les logements. Il formula alors les grands principes, toujours fondés sur l'optimisme des Lumières, de la société de consommation:

Cependant, nous ne sommes pas surpris de savoir que la nouvelle société de consommation signifiait surtout la possibilité pour les riches et les très riches de détruire par l'usage des biens de plus en plus complexes et en plus grandes quantités. Ainsi, nous retrouvons le Régent d'Angleterre utilisant la nouvelle énergie de la vapeur, en 1816, pour donner à son palais secondaire à Brighton une nouvelle et ingénieusement équipée cuisine (Paul Johnson, The Birth of the Modern, New York, Harper Collins, 1991, 877).

Pendant tout le 19e siècle, les nouvelles technologies de production, les nouveaux moyens de transport, et la création d'infrastructures qu'ils exigeaient, firent multiplier les productivité - pour utiliser notre mot - par dix et vingt. Les profits, donc les possibilités de dépenser pour le luxe, furent plus qu'en proportion. En 1900, bien avant l'invention de l'impôt sur le revenu, et avant la grande inflation, Andrew Carnegie tira 25 millions, US, de ses aciéries ( Kenneth Galbraith, The Age of Uncertainty, Boston, Houghton Mifflin, 1977, 43). Avec de tels revenus, il était possible de <<détruire par l'usage>> à grande échelle. La société des prédateurs dominants de la société d'Andrew Carnegie est minutieusement décrite par un observateur acerbe et génial, Thorstein Veblen, dont le livre The Theory of the Leisure Class est une dissection anthropologique du comportement de Carnegie, Vanderbilt, Morgan et des autres barons de l'industrie américaine. Ceux-ci, dit Veblen, doivent afficher de la façon la plus éclatante leur richesse; il faut que leur consommation soit évidente et connue de tous. Veblen appelle ce phénomène la Conspicuous Consumption, la consommation publique. Veblen fait aussi explicitement référence à la tradition des potlatch, les compétitions de dons et de destruction entre personnages puissants chez les Kwakiutl de la côte du Pacifique, qui servaient à affirmer la puissance relative des familles et des individus en comparant leur capacité à détruire par l'usage. L'usage, chez les Kwakiutl comme chez les barons de l'industrie, était ici uniquement un usage de parade; la consommation ne servait à rien.

Ces dépenses pouvaient prendre plusieurs formes. On peut voir à Newport, au Rhode Island, les châteaux que se firent construire les familles dominantes. The Breakers, le palais des Vanderbilt, coûta 3 millions, US. Ces maisons permettaient le déploiement de tout un rituel, allant de grands dîners servis par des armées de serviteurs au pique-nique pour chiens. Le message passé par ces comportements est simple: nous ne sommes pas obligés de travailler, non plus que nos femmes, tandis que vous, pauvres prolétaires, devez travailler pour vivre, ce qui montre que nous sommes vos supérieurs.

Le comportement des barons américains se distinguait de celui des vrais barons, comtes et ducs par son rôle de démonstration explicite de la supériorité; les vrais barons, descendants de lignées séculaires, n'avaient aucun besoin de manifester leur supériorité sociale affirmée par de longues traditions. L'Amérique n'a pas de tradition, il fallait donc que les dépenses tiennent lieu de réputation. Notons que les anciens barons n'eurent aucun scrupule a collaborer avec les nouveaux, en particulier en échangeant leurs filles à marier contre des sommes suffisantes pour renflouer les finances traditionnellement précaires des aristocrates. Ainsi des grandes familles anglaises, comme les Marlborough et les Churchill, allièrent leur noms à des fortunes américaines. D'un tel mariage est issu Winston Spencer Churchill, qui fut le promoteur tout désigné d'une grande coalition anglo-saxonne pour dominer le monde.

Comme dans d'autres domaines, les prolétaires imitèrent leurs maîtres. Mais la capacité de dépenser pour paraître est sévèrement limité lorsque le superflu est rare ou inexistant. Loin de favoriser l'accès à la consommation de leurs employés, les seigneurs de l'industrialisation et de la finance du début du vingtième siècle y tenait comme le signe distinctif de leur supériorité. Seul un bouleversement majeur les obligerait à démocratiser le luxe, comme d'ailleurs seul un bouleversement majeur incite-t-il jamais les détenteurs d'un pouvoir à l'abandonner. Ce bouleversement, tous le connaissent; il est toujours amusant pour un historien de sortir un lapin de son chapeau, mais hélas les faits sont là, comme un gros lapin de 100 kilos occupant le devant de la scène. Le lapin en question, c'est la guerre de 1914-1918. Une guerre, quoique que puisse être ses autres attributs, a un effet catalyste sur la résolution du problème de l'usage des excédents. Il n'y a pas de plafond à la demande dans une guerre. On a calculé que pour chaque soldat tué dans la guerre de 1939-1945, on avait tiré 50 000 balles, ceci sans tenir compte des obus, bombes, et autres projectiles. Les guerres préindustrielles étaient limités par la pauvreté des excédents disponibles; elles fonctionnaient au rythme des ressources disponibles, quelques mois d'activité succédaient à quelques années d'accumulation.

Mais la guerre de 1914-1918 a fini par finir. Il s'en suivit deux conséquences, nocives pour les premiers bénéficiaires de la société de consommation, les Vanderbilt et leurs congénères. La première fut la totale déstabilisation des rapports commerciaux et financiers dans le monde; les surplus étaient tous aux Etats-Unis, et le reste du monde ne pouvait faire circuler le commerce, selon la formule de Forbonnais, faute de ressources, de crédit, et de produits vendables. La deuxième fut la destruction des anciennes sociétés, et l'apparition de pays régis par une rancune tenace pour les barons vainqueurs: la Russie Soviétique, l'Italie Fasciste, l'Allemagne national-socialiste, auquel on pourrait ajouter la nouvelle Turquie et le Japon Showa, plus une douzaine de pays réapparus après l'effondrement général. Le refus de réfléchir au problème aigu qui se posait, sur le déséquilibre total entre le nécessaire et le superflu aggrava la situation, jusqu'au années trente. Aux Etats-Unis, on appela cela le retour à la normalité. La guerre de 1939-1945 peut être comprise en bonne partie comme une tentative de rétablir l'équilibre de la part des pays les plus touchés. L'alliance entre la Russie Soviétique et l'Allemagne nazie correspondait à un intérêt commun, et la formule <<les pays prolétaires>> n'était pas entièrement creuse.

Les barons eurent chaud. Le bouleversement fut assez grand pour les encourager à mieux gérer le rapport entre les nécessités et les luxes, et un autre penseur, John Maynard Keynes (1883-1946) leur proposa un outil pour le faire. On considère souvent Keynes comme un révolutionnaire, mais au fond il ne cherchait qu'à rétablir l'équilibre des échanges, et trouver une solution non-explosive au problème de l'usage des excédents. La solution qu'il mit de l'avant était tout simple. Selon la formule encore classique de Irving Fisher, les prix, donc la capacité de dépenser, dépendent de la vitesse de circulation de l'argent.

P = MV + M1V1/T

P désigne naturellement les prix, M désigne l'argent en circulation, M1 désigne l'argent de l'épargne, tandis que V et V1 représente la vitesse à laquelle ces deux formes d'argent seront dépensées. Keynes, partant de cette formule, conseilla aux Etats de veiller à ce que l'argent circule à la plus grande vitesse possible. Pour cela, il fallait que les employés puissent dépenser eux aussi, pour assurer qu'un maximum d'argent circule dans un minimum de temps ( Kenneth Galbraith, The Age of Uncertainty, Boston, Houghton Mifflin, 1977, 193-195).

Du point de vue de barons, cette formule impliquait fâcheusement que les prolétaires aient accès eux aussi au luxe, et au superflu. Mais, par contre, on trouvait ainsi une solution au problème de l'usage des excédents générés par les moyens de production industriels modernes. Il y avait là un compromis historique génial. D'une part, les barons abandonnaient leur prétention à s'accaparer tous seuls des luxes pour leur consommation bruyante personnelle, mais, d'autre part, ils obtenaient une certaine assurance contre les dangers d'un bouleversement provoquée par l'impatience des prolétaires perpétuellement privés du nécessaire pour assurer le luxe des propriétaires, ainsi qu'un débouché pour les superflus.

La société de consommation, à partir de 1945, ce démocratisa. On a appelé ce mouvement historique les Trente Glorieuses. Il devint donc possible pour chacun, même au plus pauvre, de s'acheter du superflu. On peut observer le phénomène en marche dans n'importe quel magasin du dollar. Mais la petite affiche jaune <<24 heures sans consommer>> nous rappelle que le mot n'a pas tout à fait fini d'évoluer. L'appel ne s'adresse pas à ceux qui <<détruise par l'usage>>, mais à ceux qui <<se détruise par l'usage>>, non seulement par les drogues, mais par la course à l'achat du superflu. Faire usage est devenu une obligation, et on en oublie certaines nécessités, comme le repos, et la tranquillité. Qui a vraiment besoin de deux magnétoscopes ? Qui a besoin d'un poêle au gaz propane, sauf peut-être le suicidaire ? Qui a vraiment besoin de cinq téléphones ? La consommation démocratique confirme la prévision du Chancelier Robinson, qui se trouvait à dire en langage parlementaire, que les produits nouveaux commencent par être un luxe, puis sont considérés comme des nécessités, au détriment des vrais nécessités que sont le repos, l'air et la nourriture.

Les barons n'ont pas mal calculé, car au fond le consommateur, et sa fiancée, comme dirait Pierre Foglia, se détruit au travail pour acheter des objets inutiles, ou au moins superflus, pour assurer aux barons, malgré la pénurie de guerres 1914-1918, des profits satisfaisants. Ils ont appris à vivre dans le luxe, et le grand luxe, discret. Les manières des capitalistes se sont améliorées, dit Galbraith, mais probablement pas leur moralité. On retrouve dans ce système économique, dans lequel les pauvres se tuent à détruire par usage des excédents qui servent à générer des profits pour les possédants, un écho du texte de Jonathan Swift (1667-1745), l'auteur des Voyages de Gulliver, titré A Modest Proposal. Sur un mode ironique, Swift propose dans ce texte que la pauvreté des Irlandais pourrait être soulagée si les enfants des pauvres étaient engraissés et vendus comme mets délicats pour les palais des riches.

Dans une perspective historique de temps long, comme disent les historiens de l'Ecole des Annales, nous pouvons observer que la société industrielle occidentale s'est trouvée, en partie consciemment, devant un choix lors de sa naissance. Les Physiocrates proposaient un développement surveillée par l'Etat, fondé sur l'assurance des besoins essentiels à tous, comme garantie de progrès, thème partagé par tous les penseurs des Lumières. Mais les décideurs, les responsables de l'Etat du temps, les premiers industrialistes, les grands propriétaires terriens détenteurs du principal capital du temps, ont choisi le chemin de Forbonnais, ou d'Adam Smith. Au lieu de réinvestir les surplus dans l'amélioration de la production, surtout de l'agriculture, ils ont accélérer la course en avant de la consommation des surplus de plus en plus grand de produits superflus, ou de luxe, selon le sens de Quesnay. On peut mesurer les conséquences de ce choix, non seulement en pensant aux trois magnétoscopes, mais en rappelant brièvement la plus fondamentale pénurie dans le monde. Dans la plus grande partie du monde, il y a une pauvreté fondamentale, celle de l'absence du nécessaire. D'où vient le nécessaire, la nourriture, les vêtements, l'abri ? La réponse est simple: il vient de la terre. Si la terre peut produire assez pour tous, on commence à s'échapper de la pauvreté. Sinon, il y a deux résultats possibles: les hommes partent, deviennent des immigrants, ou ils meurent ( Kenneth Galbraith, The Age of Uncertainty, Boston, Houghton Mifflin, 1977, 280-283). Quesnay fréquentait la cours de Louis XV et madame de Pompadour, deux mauvaises connaissances. Mais on ne peut que se demander si son programme n'aurait pas donner moins de luxe mais moins de dévastation. Il y a eu pendant le 19e siècle d'autres penseurs, comme Sismondi (1773 - 1842), pour proposer que l'économie politique, selon le modèle de Rousseau, devrait viser la satisfaction des besoins humains, dans une perspective collective, mais leurs avis, comme ceux de Quesnay, ont été écartés par les barons. Si on avait suivi leur chemin, consommer voudrait peut-être dire <<utiliser pour ses besoins>>, et il n'y aurait nul besoin d'affiche jaune pour avertir les hommes qu'ils se détruisent.

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