Prendre sa douche en communauté: les media dans une perspective historique
Ce texte est publié dans la revue
AO! Espaces de la parole, Hiver/printemps 1999 (5:1)
qui a donné son aimable permission de le reproduire ici
Un homme n'est libre d'expression, totalement libre, que lorsqu'il chante dans sa douche. Il ne craint alors ni les jugements sur son style, ni la pression de la censure, ni même les quolibets d'une foule amusée. De plus, il ne menace personne, non plus oblige-t-il quelqu'un à le subir, comme par exemple le ferait un professeur qui chanterait dans une classe à de pauvres misérables obligés de réussir son cours pour accéder à leur diplôme. Le chanteur isolé n'a aucun besoin de médium. Ceci explique cela : la liberté totale exclut la communauté, et l'absence de communauté exclut la communication.
C'est donc dire que la communauté est la condition nécessaire de la communication. Est-ce une banalité de dire que l'inverse est aussi vrai ? On peut consulter la nature pour remarquer que la communication existe parmi toutes les espèces vivantes. Les abeilles, dit-on, communiquent la location de belles fleurs juteuses par de petites danses. Cela n'est pas difficile à imaginer : deux pas de coté et un en avant pour préciser la direction et un certain nombre de pas pour indiquer le temps du vol nécessaire. Nos frères les chats ont un vocabulaire de plus de six cents mots (plus que le joueur de hockey moyen peut-être ?), ce qui leur permet de communiquer les comportements sociaux assez complexes, utiles dans la gestion des humains. David Hume, le philosophe écossais, se demandait qui, de sa chatte ou de lui, amusait l'autre ?
Les humains comme leurs cousins les chimpanzés - nos plus proches parents, nous dit-on - peuvent communiquer par imitation. Ainsi, les habiletés utiles, comme laver sa patate sucrée pour la nettoyer du sable qui l'accable, peuvent être transmis aux membres de la communauté. Mais l'imitation, comme la communication par sons, ne fonctionne qu'en la présence simultanée du communicateur et du récepteur. Historiquement, on ne peut parler de médium avant l'apparition d'un outil permettant de communiquer en l'absence du communicateur. La préhistoire, justement, c'est la longue vie de l'humanité avant l'invention de cet outil, une invention qui a plus que changé les rapports entre les membres de la communauté, ou des communautés. Cette invention, l'écriture, probablement apparue pour la première fois chez les Sumériens, a sorti l'humanité du modèle naturel, distinguant l'homme du chat une fois pour toute. Les chats heureux n'ont pas d'histoire.
De ce moment historique, nous pouvons apprendre deux choses. Un médium se définit comme un outil permettant de communiquer au-delà des sens humains, et en l'absence de celui qui veut communiquer quelque chose à son voisin. Cette définition est une définition absolue, qui s'applique à tous les media, y compris les dernières merveilles de la haute technologie. Depuis, l'invention a allongé la portée des media, elle a augmenté leur vitesse, comme elle a multiplié le nombre de personnes qui peuvent être rejoints en même temps par le même communicateur, mais le concept, ou l'outil, de médium n'a pas changé depuis l'invention de l'écriture. Nous vivons dans l'univers de l'écriture, ce que nous appelons tout simplement l'Histoire, comme les humains avaient vécu l'univers des glaciers.
Mais ce moment divisa aussi les humains en classes fondamentalement divergentes. Dorénavant, il y aurait ceux qui pourraient contrôler le médium, ou les media, donc qui seraient en mesure de décider ce qui serait communiquer et comment, et ceux qui seraient exclus de ces moyens de communication. L'écriture, qui nous semble aujourd'hui quelque chose qu'apprennent les enfants, demeura pendant des siècles l'outil d'une peu nombreuse caste de spécialistes. Les premiers marchands et les premiers rois profitèrent rapidement des compétences des scribes, comme nous les voyons en Egypte ancienne dans notre cours d'histoire du Secondaire II. La possibilité de noter des informations et de les transmettre par le temps et l'espace est sans doute à l'origine des mythes de la magie ou de la science ésotérique des Egyptiens. Les prêtres comprirent vite aussi le pouvoir qu'ils pouvaient tirer du nouvel outil. Pouvoir transmettre un oracle ou une information sur les événements par un message écrit devait donner à ces prêtres le même avantage que donne le courrier électronique, via satellite géostationnaire, sur un messager en Géo Métro sur la 40 vers 17 heures un jeudi. Pour le citoyen moyen, la différence avec la magie est peu perceptible, alors comme maintenant.
Mais l'écriture est aujourd'hui un outil de communication disponible à tous. L'histoire de l'écriture semble suggérer que dans le domaine de la connaissance, ou de la technologie, ce qui est une gnose de spécialistes lors de sa création peut devenir, avec le temps, un outil disponible au plus grand nombre. En survolant les six mille ans depuis l'invention de l'écriture, un historien peut déceler une sorte de rythme dans les améliorations techniques dans les inventions. Certaines inventions augmentent le pouvoir des communicateurs de diffuser leur message à des récepteurs de plus en plus nombreux, tandis que d'autres permettent à de plus grands nombres de personnes de communiquer entre eux. On peut distinguer un rythme parallèle, mais distinct, entre la limitation de l'usage de la technique à quelques spécialistes, ou faisant appel à la compétence de spécialistes, et la multiplication des personnes capables d'utiliser les outils de communication, sans constamment faire appel à l'intervention de spécialistes.
On peut observer ce flux et reflux du spécialiste en examinant l'écriture elle-même. Le matériel nécessaire, papyrus ou parchemin ainsi que l'encre, demeura longtemps hors prix. De plus, les formes d'écriture ont gardé longtemps des formes complexes que seul plusieurs années d'études pouvaient permettre de maîtriser. Nos accents, à,â, é, etc, sont les restes de ces systèmes complexes. Mais un des plus anciens systèmes d'écriture, les idéogrammes chinois, comprend des milliers de signes, possiblement cinquante mille et plus, et on entrevoit dans les longues années d'études des petits Chinois ou Japonais l'impossibilité pour des sociétés vivant à la limite de leurs ressources de former toute leur population à la maîtrise de l'écriture et de la lecture.
Le besoin crée-t-il l'organe ? Si nous parlons de ceux qui doivent travailler avec l'organe, certainement. Les spécialistes eux-mêmes améliorent les techniques de leur métier. La réduction du nombre de signes à un minimum d'éléments dont le regroupement selon des règles, ce que nous appelons l'alphabet, est certainement le travail des scribes de la Méditerranée orientale, en particulier les Phéniciens. L'écriture changea radicalement de forme lorsque le monastère, en sa forme occidentale, se multiplia sur le modèle de Saint Benoît. Les moines entreprirent de reproduire et de préserver les écritures du passé, dont des volumes entiers disparurent dans le chaos des derniers siècles du monde romain. Nous ne disposons d'aucune exemplaire des oeuvres de plusieurs de auteurs majeurs de la civilisation gréco-romaine, y inclus Aristote. Des douzaines et probablement des centaines d'auteurs nous demeureront à jamais inconnus. Si nous disposons d'une partie de ce trésor, nous le devons en bonne partie aux moines penchés sur leur manuscrit, huit heures par jour, dans la froidure des bibliothèques sans chauffage central. Ces spécialistes de la copie, véritables Xerox humains, facilitèrent leur travail, ainsi que celui de leurs lecteurs, en inventant à travers leur histoire la minuscule, l'espace entre les mots, les paragraphes et la ponctuation. On peut mesurer l'importance de ces inventions en se rappelant l'étonnement de Saint Augustin en voyant un de ses maîtres lire silencieusement. ENEFFETPOURLIREUNTEXTEECRITENMAJUSCULESSANSINTERRUPTIONAVECSEULSLESDECLINAISONSETLEVERBEALAFINDELAPHRASECOMMEINDICEILFALLAITLIRETOUTHAUTPOURDISTINGUERLESMOTS
N'est-ce pas ? Il est utile aussi de rappeler que la possibilité de réduire l'écriture et la lecture à un certain nombre limité de règles simples facilite l'apprentissage par un plus grand nombre. Il est plus facile de se rappeler une règle que de jongler avec un amas de données. C'est pourquoi les mathématiques demeurent plus abordables que l'histoire.
Au quinzième siècle, une invention simple bouleversa la relation entre le communicateur et le récepteur. L'imprimerie est de fait en soi une invention très simple. Les Chinois avaient eu l'idée de graver leurs idéogrammes sur des petits blocs de bois, permettant de produire rapidement des documents utiles. Ces petits blocs demeurèrent toujours des outils d'administration et de comptabilité. Les vrais écrivains, les diplômés des grandes écoles chinoises, insistèrent toujours pour lier la finesse du trait à la qualité du style. Venus de Chine ou inventés aussi en Europe, ces petits blocs ouvraient la porte à une production en masse de documents, si on trouvait un procédé pour imprimer avec plusieurs à la fois. Johann Gutenberg, ou un de ses employés, eut l'idée d'utiliser le principe d'une presse à raisins, car il vivait en Rhénanie, une région viticole, pour inverser le travail et imprimer le papier sur les blocs. Les blocs seraient remplacer par des caractères de plomb coulés dans des moules, et réutilisables. Non seulement ce procédé pouvait-il multiplier extensivement la production de livres, car l'impression de plusieurs pages à la fois représentait une accélération par cent ou mille de l'écriture un signe à la fois, mais la machine elle-même est d'une telle simplicité que tout bon artisan peut en fabriquer une s'il dispose du matériau nécessaire.
C'est pourquoi à peine cinquante ans après le coup de génie de Gutenberg, l'Europe se remplit de presses et d'imprimeurs, et possédait déjà des millions de livres. Il devint possible pour le porteur d'un message de le répandre rapidement à des milliers de lecteur. Jan Hus avait été brulé par le concile de Constance en 1415. Martin Luther en 1517 prit victorieusement l'offensive contre la papauté. Hus ne pouvait répande ces idées que par sa présence; une fois enfermé, il devenait muet. Luther pouvait imprimer ses tracts par milliers, simplement en faisant parvenir son manuscrit, comme des milliers d'écrivains depuis, à son imprimeur.
Luther traduisit la Bible en allemand, créant ainsi le premier best-seller. La Bible demeure le livre le plus reproduit de l'histoire, ce que tout un chacun peut vérifier lors de son prochain séjour dans un hôtel américain. En rendant la Bible disponible à tous, l'imprimerie libéra aussi le pèlerin de sa dépendance sur un spécialiste, le clerc, pour lui lire et donc lui transmettre la parole de Dieu. Ce pouvoir de lire et de posséder le livre faisait de toute personne instruite, disons universitaire, un clerc pouvant réclamer le privilège d'être jugé selon le droit canonique plutôt que le droit civil. La facilité à lire accéléra par conséquence logique la possibilité d'apprendre à écrire, si ce n'est que par la disponibilité de modèles à copier. La facilité à copier, à reproduire et à lire explique le foisonnement d'idées, religieuses et autres, qui marque la période que nous appelons encore abusivement la Renaissance ou la Réforme, avec un R majuscule, car la reproduction rapide et facile rendait difficile le contrôle. Les autorités en furent quitte pour tenter de contrôler les licences, ou, comme dans l'Eglise catholique, de créer une censure; on peut facilement trouver des livres imprimés au Québec portant la mention Imprimatur, signifiant Qu'on l'imprime, hommage inconscient à la puissance de l'imprimerie.
Cela pourra surprendre, mais peut-être pas, de savoir que ce sont les spécialistes de l'écriture qui résistèrent à l'extension de l'apprentissage de leur art. Au dix-septième siècle, on retrouve la corporation des écrivains publics de Paris s'opposant à l'enseignement généralisée de l'écriture, en partie par que cela détruirait la qualité du produit et en partie parce que l'écriture n'était pas utile à la population ordinaire. De cette époque date naturellement la création des monopoles de certaines sciences, dont le Collège des Médecins est aujourd'hui l'exemple et l'archétype. Comme outils de démocratisation de l'écriture, les inventions clés sont sans doute le crayon à mine, qui date du quinzième siècle, environ, la craie ou le porte-mine, inventé vers 1915 par un Japonais, qui en profita pour fonder la compagnie Sharp, ce qui veut bien sûr dire effilé en anglais (et en japonais, comment dit-on ?). La légende veut qu' Abraham Lincoln, le futur président des Etats-Unis pendant la guerre de Sécession, ait appris à écrire avec de la craie sur le dos d'une pelle, ce qui s'appelle creuser le sujet.
La première grande invention des media modernes est le télégraphe. La possibilité technique de ce moyen de transmission date de 1831, démontré par Joseph Henry à Albany (NY). Le professeur d'art Samuel Morse inventa l'année suivante le code qui porte son nom, rendant pratique le transport d'informations rapide sur une grande distance. Le télégraphe rendit la communication presque instantanée, mais exigeait l'installation d'une structure coûteuse et le travail de spécialistes de la clé de Morse. Par conséquent, les Etats accaparèrent le télégraphe pour augmenter le contrôle du centre sur la périphérie. Le télégraphe permettait à Washington de commander en Utah. La guerre de Sécession (1861-1865) est la première guerre moderne en ce que la stratégie pouvait être coordonner de la capitale. On peut même affirmer que le meilleur réseau de télégraphe des Etats-Unis leur donna un avantage dans la lutte contre les Etats Confédérés.
Le télégraphe accéléra ou permit aussi le développement des grandes entreprises transcontinentales et intercontinentales du dernier quart du dix-neuvième siècle. Un consortium d'entreprises privées installa un câble transatlantique en 1866 (le premier date de 1858, mais seulement temporairement alors), un pas de géant pour la mondialisation de l'économie, mais à un prix d'ogre : cinq dollars (US) le mot, donc environ 500 $ (US) en argent d'aujourd'hui. Le télégraphe typiquement servait à transmettre des ordres, donc à augmenter le contrôle stratégique du centre dans le domaine des affaires comme dans les affaires d'état. Le télégraphe représente donc un cas précis de médium augmentant le pouvoir du communicateur de transmettre son message, en exigeant aussi le travail de spécialistes. L'opérateur de télégraphe était le nerd de son époque. Il devait maîtriser le langage du code, assurer le bon fonctionnement de son appareil délicat et demeurer disponible dans des conditions pénibles et solitaires. Il n'est pas étonnant que les télégraphistes aient développé des styles particulier reconnus entre initiés.
Si le télégraphe est un instrument impérial, le téléphone devint rapidement un instrument de communication entre simple particuliers. Au début, il coûtait aussi très cher. Il doit autant à Alexander Bell, qui découvrit le principe en 1876, qu'à Thomas Edison qui perfectionna le transmetteur au carbone. Le philosophe de l'histoire, méditant sur l'aveuglement des puissants, pourra se rappeler que le président de la plus grande compagnie de télégraphe, William Orton, refusa d'acheter le brevet, en appelant le téléphone <<un simple jouet>>. Peut-être parce qu'il ne tomba pas sous la coupe d'une industrie établie, ou peut-être parce qu'il éliminait la nécessité de passer par un technicien, le téléphone devint vite attirant. A la fin de 1887, il y avait déjà 200 000 téléphones aux Etats-Unis. Par 1929, il y aurait 20 000 000 de téléphones aux Etats-Unis, et 10 000 000 dans le reste du monde.
Le téléphone a donc su se trouver un marché distinct du télégraphe, une niche comme disent les spécialistes du marketing. Le téléphone cache sa technologie dans les centrales, où la standardiste ne peut efficacement contrôler les conversations. Ecouter les échanges amusants ou passionnés allaient être un passe-temps de celle-ci, ainsi que la source de plusieurs scénarios de films, mais contrairement au télégraphe, le téléphone est un système chaotique, dans lequel les individus se branchent selon leur gré, limités seulement par l'extension du réseau, lui aussi le résultat d'une croissance peu planifiée. Même les organismes de contrôle, comme le Conseil de Radiodiffusion et Télécommunication du Canada (CRTC), ne peuvent régenter les millions de conversations qui voyagent à tout instant sur les réseaux. Par conséquent, le téléphone est devenu le médium de communication des sans-grades non-spécialisés, car l'opération de l'instrument lui-même ne demande aucune compétence spéciale, sauf peut-être reconnaître les chiffres. La complexe technologie est entièrement régie derrière la scène par des entreprises qui n'ont pas intérêt à limiter le nombre des communicateurs ou des communications. Simplitel est le contraire social des messages transatlantiques à 500$ le mot des débuts de la télégraphie transocéanique.
Nous avons affirmer l'hypothèse que les principaux progrès techniques sont le travail des techniciens cherchant à améliorer leur outil de travail. La composeuse Linotype est un cas concret de ce genre de progrès. Ottmar Mergenthaler était mécanicien, un Américain d'origine allemande. A trente ans, en 1884, il inventa une machine à clavier - déjà ! - qui accéléra la composition des pages d'impression. L'invention de Mergenthaler donna naissance à la presse populaire à bon marché. LA PRESSE de Montréal est un exemple encore connu du journal à un sou qui pouvait être acheté par un ouvrier ou un cultivateur. Mais le journal donne la parole à son propriétaire, lui permettant de prêcher son message jour après jour à des milliers et même des millions de lecteurs. La presse à sensation, personnalisé dans des personnages comme William Randoph Hearst ou Médéric Martin, a créé le marché de masse ainsi que les mouvements de masse. La démocratie populaire et le mouvement populaire qui fournit les soldats de la guerre de 1914-1918 naissent tous deux de la presse populaire dans le lit de la Linotype. La presse populaire est pas cher, n'exige aucune compétence pour être accessible, mais elle donne un vaste pouvoir de parole à un très petits nombre d'hommes, dont le portrait classique est le film d'Orson Welles, Citizen Kane. Toutefois, la technologie de l'imprimerie demeura disponible même aux petits journaux, ce qui rendit sans intérêt une tentative de créer un monopole total de la presse, comme il fut fait entre 1870 et 1920 dans bien des domaines clés, comme le pétrole.
Guglielmo Marconi reçut le premier message radio le 12 décembre 1901. La radio représente un pas aussi important pour la communication que l'imprimerie, car elle permet la transmission de messages sans aucun support physique. Le message voyage par les ondes électromagnétiques, seulement en droite ligne bien sûr, éliminant le transport pénible de tonnes de papier et rendant son transfert à toute fin pratique instantané. La transmission du son devint possible en 1906, lorsque Lee De Forest inventa l'amplificateur à lampe à vide. La radio connut un succès rapide. Le premier radio-journal date de 1916, le premier poste de radio entra en ondes le 2 novembre 1920 (KDKA à East Pittsburgh) et le première publicité fut entendue en 1922 (WEAF à New York). Il n'y avait que 5 000 récepteurs en 1920, mais un médium qui attire de la publicité deux ans plus tard est un médium promis à une grande croissance, Malgré la faiblesse de ces récepteurs, qui exigeait des écouteurs, il y en avait déjà trois millions en 1924, aux Etats-Unis naturellement.
Le succès de la radio, comme du téléphone, dépend en bonne partie du fait qu'aucune formation est nécessaire pour pouvoir en profiter. Il n'est même pas nécessaire de savoir lire, et même un total analphabète peut profiter de la radio. Ce fait fondamental distingue la radio de l'imprimerie en ce sens que le nouveau médium peut très bien fonctionner avec un auditoire inculte et ignare et ne contribue pas par sa nature à l'éducation et l'amélioration de ceux qui en profitent . De Forest avait bien vu les dangers de la radio commerciale et la transmission du premier message commercial le laissa inconsolable. La radio est un médium de transmission qui exige beaucoup d'investissement financier et technique pour émettre, qui remet le contrôle du médium à un petit groupe de spécialistes, mais qui n'exige que peu d'investissement matériel ou intellectuel chez le récepteur. De plus, il est presque impossible pour l'auditeur mécontent de prendre prise sur le matériel transmis: l'équivalent de la lettre d'opinion envoyée au journal n'existe pas et est même presque impossible étant donné la complexité et le coût d'une transmission.
La radio profita pour ces raisons autant aux grands intérêts économiques, comme outil de publicité, qu'aux grands chefs politiques. Les années de la radio sont les années de Roosevelt, d'Hitler, de Churchill et de De Gaulle. Comme le fait le réseau de téléphone, un immense appareil technique est caché à l'auditeur, qui croit à la simplicité de la communication. Roosevelt, en particulier, usera de cette illusion pour faire à ses concitoyens les Causeries au coin du feu qui lui donneront tellement d'influence sur l'opinion des Américains. La magie des scribes de l'Egypte et celle des techniciens de la radio se rejoignent dans la vision de toute-puissance qu'ils projettent aux non-initiés. Les vedettes du vingtième siècle, autant Céline Dion que John Kennedy, sont des vedettes de la diffusion.
Nous vivons encore dans cet univers. Depuis 1906, la technique s'est améliorée, la puissance s'est multipliée, mais le médium comme tel n'a pas changé. Oublions-nous la télévision ? C'est que la télévision ne change rien de fondamental dans la relation entre le communicateur, le technicien et le récepteur, ou l'auditeur, créé par la radio. Chronologiquement, la télévision est contemporaine de la radio. Le principe de la transmission des images date de 1886, démontrée par l'inventeur allemand Gottlieb Nipkov. En 1926, un savant Ecossais, John Baird, organisa une démonstration d'un appareil, de capacité bien limité, ce qui ne surprendra personne. La télévision telle que nous la connaissons est la descendante de la lampe inventée par un jeune ingénieur américain, Philo Farnsworth, qui n'avait que vingt-et-un ans lorsque il breveta son invention en 1927. Les inventions sont rarement le fruit du travail d'un seul individu. Farnsworth travaillait avec les recherches de Boris Bosing en Union soviétique sur la transmission des images par électricité. Le premier poste de télévision entra en ondes le 11 mai 1928 à Schenectady, Etat du New York. Comme le câble transatlantique et le téléphone, la télévision commença sa carrière comme curiosité pour des riches. L'ouverture des Olympiques de Berlin en 1936 était télévisée pour quelques appareils installés dans vingt-et-un auditoriums en Allemagne et l'ouverture de l'Exposition internationale de 1939 fut transmise par NBC à une centaine d'appareils.
Mais la télévision ajoute des images à la relation de communication créée par la radio, elle ne la modifie pas essentiellement. L'ajout d'images n'est pas innocente. Aucune image est donnée de façon brute, sans commentaire. De toute façon, la réalité entrevue par l'oeil d'une vidéo caméra est fractionnée, chaotique, et incompréhensible, comme l'expérience individuelle. Les témoignages d'individus utilisés par des historiens, par exemple, doivent être regroupés, triés, replacés comme des pièces de casse-tête pour créer ce que nous lisons dans les monographies. L'image de la télévision est un construit technique, tout comme les messages de la radio. D'ailleurs, le son demeure l'élément clé de la télévision. Les émissions dites d'information sont toujours centrées sur un narrateur, parfois un lecteur de nouvelles, parfois une sommité payée cher pour donner confiance aux téléspectateurs. La télévision perd tout son effet lorsque on coupe le son, et son auditoire plus vaste que celui de la radio lui vient simplement qu'elle dispose d'un sens de plus pour provoquer l'effet désiré chez le téléspectateur.
Si on cherche dans les inventions du monde moderne les outils qui donnent au citoyen moyen une chance de s'informer et de communiquer, ce n'est pas dans les appareils complexes et coûteux de la radio et la télévision qu'il faut s'attarder. Les inventions favorables à l'esprit sont les versions simples et peu coûteuses des inventions de la génération technique précédente. Penguin Books, fondé en 1936 - l'année de la première télédiffusion des Jeux olympiques - par Allen Lane, en Angleterre, offrira et offre encore des oeuvres majeures de la littérature ou une introduction aux sciences au plus pauvre. Georges Biro, en 1938, créera un autre outil pour donner à tous la possibilité d'écrire, le stylo. Ces deux inventions sont le contraire social de la télévision. Ils ne coûtent pas cher, sont disponibles pour tout le monde et la technologie employée est facile à utiliser et ne requiert pas le travail de spécialistes sourcilleux et jaloux.
Depuis dix ans, un nouveau médium prend de plus en plus de place, le Web. En anglais, Web veut autant dire filet, comme pour le piège de l'araignée, que réseau, comme dans celui de téléphone. Malgré la présence de l'écran, qui donne à l'observateur naïf l'impression que nous tapons sur des clavigraphes tout en regardant la télévision, le Web et le courrier électronique sont plutôt les enfants du téléphone que celui de la télévision. Du point de vue de la technique et du contrôle, ce grand réseau est essentiellement une extension du système téléphonique: il possède une technologie extrêmement complexe et dispendieuse, dépend du travail de spécialistes longuement et difficilement formés, mais cache tout ce travail à l'usager. Le système est chaotique comme le téléphone dont il dépend et n'est contrôlé par personne ni par aucune institution. Il est relativement facile de lancer son message dans les méandres, comme on peut l'observer en comptant les cas de sites transmettant des messages qui choquent la sensibilité de la majorité, comme les sites haineux ou pédophiles.
Ce réseau est le produit d'une curieuse dialectique. Le WWW est né du danger pour le système de contrôle des armées des Etats-Unis résultant de la puissance et de la rapidité de l'arme nucléaire. Abandonner le pouvoir de centraliser la stratégie est une action contraire à la philosophie des Grands Quartiers Généraux (G.Q.G.), mais la réelle possibilité qu'un point de commandement central pourrait être effacé par une attaque surprise nucléaire poussa les stratèges américains à créer un réseau de communication qui pourrait s'adapter à la destruction de ses composantes. Un système sans centre et sans contrôle est le seul à l'abri de la destruction de points névralgiques, puisqu'il n'en possède pas. Par contre, un système sans contrôle et sans centre peut se répandre selon la volonté et l'action de tous ceux qui souhaitent en profiter et y ajouter. Il y a donc une dialectique puissante et naturelle dans le développement du système.
Un historien ne fait pas de prédictions. Mais on peut se demander comment le rythme lent du pouvoir et du raffinement de la technologie éclaire l'évolution et les possibilités de ce dernier-né des média. Nous disions que les technologies de communication pouvaient augmenter le pouvoir des communicateurs de diffuser leur message à des récepteurs de plus en plus nombreux, ou permettre à de plus grands nombres de personnes de communiquer entre eux. L'invention oscille aussi entre limiter l'usage de la technique à quelques spécialistes, ou requérir la compétence de spécialistes, et multiplier le nombre des personnes capables d'utiliser les outils de communication, sans constamment faire appel à l'intervention de spécialistes. Le Web a été construit en utilisant des technologies finies, comme le téléphone et le semi-conducteur, donc disponibles assez facilement à ceux qui voudraient communiquer.
Le besoin, ou la crainte, empêchait les puissants de trop se mêler de l'absence de contrôle qui caractérise le réseau. Mais les nouvelles possibilités techniques, et le nombre d'abonnés, peuvent transformer les usagers en auditeurs, plus près des millions affaissés devant leur télé domestique que des inventeurs ou poètes se bricolant une imprimerie pour dire leur interprétation de la parole de Dieu. De communauté, le système pourrait devenir marché. De plus, la fin de la menace d'une attaque instantanée et dévastatrice pourrait très bien encourager ceux qui souhaiteraient créer des points centraux de contrôle. Des lois et des tentatives sont déjà faites en ce sens aux Etats-Unis. La puissance du réseau pourrait offrir des merveilles au citoyen ordinaire, qui ne distingue toujours pas la magie de la haute technologie.
Mais si l'historien ne fait pas de prédiction, c'est parce que justement une dialectique, ou un rythme de changement dans le long temps, est au dessus des volontés de quelques individus, aussi puissants ou riches soit ils. Le rôle clé demeure peut-être celui du spécialiste lui-même, qui a toujours, depuis la création des media, modifié ou réinventé son outil, parfois simplement par désir de travailler moins fort. Les qualités humaines ne disparaissent pas aussi facilement du fonctionnement des technologies, surtout si elles s'appellent indolence, paresse, besoin de se faciliter la tâche, ainsi que curiosité et goût de s'amuser. Le technicien dans son cubicule est comme l'homme libre dans sa douche. Il est libre de se manifester et de créer sans se préoccuper des auditoires, car son public est lui-même et son message est le fonctionnement amélioré de la technologie qu'il contrôle. Le spécialiste, le savant, ne s'intéresse au riche et au puissant qui veut communiquer son message aux multitudes que celui-ci devient fournisseur de fonds, alors que le puissant ou le riche a besoin du spécialiste pour gérer les appareils de communication. Le spécialiste et le millionnaire n'ont pas, et n'ont jamais eu, la même préoccupation ou la même vision du médium, depuis l'invention de l'écriture. Le scribe garde toujours le pouvoir de dire au citoyen ordinaire, voici, ce n'est pas de la magie, c'est tout simplement un outil qui fonctionne comme ceci. Le roi peut faire peur à ses sujets avec la magie de ses mages, mais jamais aux mages eux-mêmes.
L'historien de fait pas de prédiction, mais il prend sa douche tranquille.