Un oeuvre pour le temps présent: l'Utopie de Thomas More
Pierre Corbeil
Publié dans AO! Espaces de la Paroles Automne 1999 (5:3)
Le choix d'un thème pour un numéro d'AO! Espaces de la parole représente une invitation et non un carcan. Mais, il me semblait, ainsi qu'aux éditeurs, nécessaire de lire pour les lecteurs de ce numéro le livre qui a donné son nom propre à ce nom commun, ou au moins connu, l' Utopie. Utopie veut souvent dire un projet de société, ou d'un plan de gouvernement, idéal, imaginaire, et irréalisable, mais le mot est souvent compris dans le sens d'une idéologie, ou d'un modèle absolu et idéal vers lequel ses partisans souhaitent que l'humanité tende. Cette association des deux concepts a été étudié et décortiqué par Karl Mannheim dans son Ideologie und Utopie, en 1929, qui demeure à travers plusieurs éditions l'étude classique du thème.
Le thème est ici proposé au pluriel et sous l'angle de la nouveauté. Mais après avoir lu (ou relu ?) l'Utopie de Thomas More (1895), je veux poser une question simple et insidieuse: les nouvelles utopies rajoutent-elles vraiment une réflexion utile sur la condition humaine ? Je veux répondre que l'original est probablement plus que suffisant pour inspirer une société humaine plus juste, plus agréable et plus sage. Qui plus est, More se révèle un observateur perspicace, un penseur pondéré et terre-à-terre - pas du tout utopique - sur la société humaine, ainsi qu'un homme éminemment pratique, un bon tacticien qui pourrait servir de modèle pour des activistes contemporains.
Son biographe, qui était aussi son gendre, nous dit qu'il a composé l'Utopie afin de critiquer par un moyen détourné les inconséquences de sa société, l'Angleterre du règne d'Henri VIII. Jeune député, en 1503, il avait joué un rôle clé dans le refus du Parlement d'accorder une aide au roi Henri VII, qui s'était vengé en imposant au père de Thomas une amende. Cette expérience suggéra à l'auteur la prudence dans ses démêlés avec le puissants. Ainsi, l'Utopie se présente comme le rapport d'une discussion avec un navigateur, Richard Hythloday, qui prétend avoir voyagé avec Amerigo Vespucci. C'est ce narrateur qui avance les critiques de la société anglaise et rapporte favorablement les traits de la société utopienne. More se donne le rôle d'auditeur, qui met en doute la validité des principes utopiens. Ainsi, il peut proposer son point de vue au lecteur tout en se laissant la possibilité de nier la paternité de ses idées. On note aussi que More est très moderne en profitant des engouements de ses contemporains pour attirer les lecteurs, c'est-à-dire en ancrant son dialogue dans le récit des voyages d'Amerigo Vespucci.
La critique sociale de l'Utopie frappe par sa pertinence, pour nous, lecteurs plusieurs fois petits-fils des lecteurs originaux. More, qui avait servi huit ans comme adjoint au shérif, observe que la criminalité est le résultat des abus des riches. Comment pouvez-vous supporter, demande Hythloday, que les riches s'approprient les terres pour augmenter leurs troupeaux de moutons, pour établir un monopole et fixer les prix ? Ces riches traînent derrière eux des nuées de serviteurs inutiles, tandis que les cultivateurs ne réussissent pas à vivre ? On croirait que More parle des sportifs professionnels et de leurs patrons, spectres perpétuels hantant nos journaux, quand il s'étonne que les inutiles sont riches et confortables tandis que ceux qui produisent le nécessaire sont dans la misère !
Peut-être More est-il si frappant parce qu'il ne parle pas en philosophe mais en avocat, car il était un excellent avocat, tirant un revenu annuel de quelque chose comme 400 000$ (en argent de 1999) de ses clients. En Utopie, il n'y a pas de vol, car les biens sont en commun, personne ne manque de rien, et il n'y a donc aucun motif au vol. Combien de causes le shérif-adjoint More a-t-il vu dans lesquelles il n'y aurait pas eu de crime sans une injustice sociale ? En Utopie il n'y a pas d'inutiles, ce qui veut dire, entre autres choses, que chacun travaille six heures par jour seulement. Mettez à un travail productif, lui dit encore Hythloday, tous les valets et les faire-valoir des seigneurs, et ne produisez que les choses vraiment nécessaires, et il vous suffira amplement de six heures par jour pour produire assez non seulement pour vos besoins, mais même assez pour disposer d'un surplus pour le commerce.
More, en racontant l'Utopie, ne se contente pas de dénoncer. En bon connaisseur de la nature humaine, il propose des solutions pratiques pour combattre l'appât de l'or et la création d'une minorité enrichie. L'or et l'argent, rapporte Hythloday, sont donnés en jouets aux enfants, et sont tenus par eux pour babioles, de façon à ce que la maturité leur fasse rejeter et mépriser ces métaux comme indigne d'un adulte. More est ainsi souvent pratique: les Utopiens labourent avec des boeufs plutôt que des chevaux, car ils sont plus résistants. Les criminels, car il y en a, sont condamnés à travailler en servitude pour réparer le tort qu'ils ont causé, et jusqu'à ce qu'ils se repentent sincèrement. Tous apprennent un métier, même les femmes, car personne ne doit être une bouche inutile. Les élus, car les Utopiens élisent des représentants, ont comme principale fonction de s'assurer que personne ne chôme; ces élus travaillent comme les autres, pour donner l'exemple.
Les Utopiens ne sont pas des innocents, pas plus que l'auteur de leur histoire. More, peut-être par opinion personnelle, peut-être à cause de son expérience de policier, interdit dans son pays imaginaire les boissons alcooliques et les jeux de hasard. Etant donné le lien indiscutable entre ces deux vices et le développement d'une économie illégale, on peut penser que More ne fait ici que preuve de sagesse. Les Utopiens ont des voisins, qu'ils ne peuvent tout simplement ignorer, et avec lesquels ils sont parfois en guerre. More fait directement face à la question des relations avec les états non-utopiques, ce qui ne sera pas toujours le cas des autres auteurs utopiens. La définition de la guerre juste, selon les Utopiens, déplaira autant aux Mohawks qu'aux capitalistes: la guerre est juste pour récupérer un terrain qui est laissé en friche ou qui est utilisé à des mauvaises fins, alors qu'il pourrait être utilisé pour des fins productives. L'opinion de More sur les jeux de hasard laisse croire que la construction d'un casino ne correspondrait pas à une fin productive. Les Utopiens engagent des mercenaires pour leurs guerres, car, dit l'informateur imaginaire de More, autant ils savent faire un usage bénéfique des hommes bons, autant ils savent utiliser les méchants à des fins violentes. Les mercenaires sont recrutés chez les Zapolètes, un peuple de montagnards rudes et froids qui sont visiblement une caricature des Suisses, les spécialistes du mercenariat du temps. Mais ils ne tombent pas dans le piège des cités italiennes, victimes incompétentes de leurs propres mercenaire selon Machiavel, car, comme les Suisses et les Israëliens de nos jours, tous les citoyens s'exercent dans le maniement des armes. Aussi, les Utopiens préfèrent la ruse à l'emploi de la force, une suggestion qui ne surprend pas si on se rappelle que More était un excellent diplomate.
La justice économique des Utopiens de va pas tout seul. Des institutions et des coutumes servent à prévenir l'apparition de monopolistes ou de millionnaires. Les Utopiens prennent leur repas en commun, comme des frères ou des membres d'un kibboutz. Ainsi on empêche les jalousies et les conflits. Les gens de tous les âges mangent ensemble, pour encourager la communication entre les générations, et la musique accompagne les repas, pour en faire des moments de plaisir et de détente. Aucun ne souhaite manger seul, car il se priverait d'un plaisir, donc l'individu qui apporte chez lui son repas le fait pour cause de préoccupation pressante. Les banques sont des institutions d'Etat. Les lieux publiques sont sous surveillance publique, pour assurer leur salubrité et prévenir leur détournement à des fins antisociales.
Dans son histoire des origines de la pensée moderne, Brinton (1957) suggère que la pensée utopique est un pensée autoritaire. Il est vrai que la vie des Utopiens de More est une vie régentée: pas de bière, pas de tavernes, pas de loterie, pas d'ornements, pas de propriété privée. Les voyageurs doivent se munir d'un laisser-passer. Mais More ne se contente pas d'entasser les interdictions. Quoique personne n'ait de propriété, raconte son narrateur, chacun est riche, de cette richesse qui est la certitude de ne manquer de rien, ni pour lui, ni pour ses enfants. Cela vaut bien quelques interdictions. More, cependant, n'aime pas l'autorité, ou le pouvoir d'un homme sur un autre. Quel plaisir y a-t'il à obliger un autre à plier le genou ? demande Hythloday. More a sans doute vu beaucoup de genoux pliés devant des grands seigneurs, et l'absence de maîtres remplace pour lui les faux plaisirs de la hiérarchie. Les Utopiens connaissent la joie de l'étude, car leurs enfants apprennent en jouant et par la pratique. ils connaissent les joies de la famille et de la musique. More nous surprend un peu quand il prévoit le divorce par consentement et l'euthanasie passive parmi les avantages de la société utopienne.
More ne feint pas d'ignorer les aspérités autoritaires de sa société idéale. Contrairement à d'autres utopistes, il explique historiquement l'apparition de l'Utopie. Un roi, devenu maître du territoire, a fondé les institutions de la société utopienne. Implicitement, More reconnaît la futilité des réformes et du changement par l'intérieur. Il faut une révolution pour faire place nette, et jeter les fondations de la nouvelle société. Les humains sont faibles - l'ex-shérif adjoint More le sait - alors il faut des institutions solides et contraignantes pour que l'individu ne cède pas à ses faiblesses. A plusieurs reprises, More fait dire à son narrateur que les Utopiens acceptent librement leurs institutions, car ils en perçoivent les bienfaits, entre autre en comparant leur société avec celles de leurs voisins moins éclairés. Les Utopiens ne sont pas tous des saints, d'où la nécessité de prévoir la servitude comme compensation pour les actes criminels, mais ils sont assez sages pour entretenir les mécanismes de leur société.
More était un observateur lucide, mais il était néanmoins un homme de son temps. Un chapitre explique longuement que les Utopiens, malgré une grande liberté de conscience, et une grande tolérance pour la conscience de chacun, ont un culte en commun, qui sert à les relier, dans le sens original du concept de religion. L'auteur manifeste ainsi son trouble devant les conflits de plus en plus violents entre les tenants de telle ou telle opinion religieuse qui marquaient son temps. C'est avec de telles préoccupations qu'il est le plus utopique, dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot. On ne peut que sourire aussi à son rite familial, pendant lequel les enfants se confessent à leurs parents et les femmes à leurs maris ! Mais cela n'affaiblit pas la force de son propos, car c'est en quelque sorte parce qu'il était un homme bien concret, qui a eu deux épouses et plusieurs gendres, qui aimait les jeux de mot et la musique, que sa prudente colère contre les abus des riches et les méfaits de l'orgueil prend sa force universelle.
Il ne faut pas oublier non plus que Thomas More est devenu Saint Thomas More. Les malheurs de la famille Kennedy nous a permis d'entrevoir une église dont il est le patron. Saint Thomas More a connu la sainteté des martyres lorsqu'il fut décapité le 6 juillet 1535. Il avait refusé de reconnaître la suprématie du roi Henri VIII sur l'Eglise en Angleterre. En bon sujet, et en ex-serviteur de l'Etat, il acceptait la légitimité du successeur désigné du roi, malgré les aspects douteux du divorce et du remariage de celui-ci. Il ne cherchait pas à imposer sa conception de la conscience chrétienne aux autres. La liberté, pour lui, était la liberté du chrétien, celle de l'affranchissement de ce qui asservi: l'orgueil, la richesse abusive, l'autorité, les penchants personnels auxquels on cède trop facilement.
Cela peut sembler un paradoxe, mais cette dernière manifestation de son sens de la justice, plus typique des Chrétiens qui précédèrent More que des utopistes modernes orientés surtout vers les petits plaisir individuels, donne à son Utopie sa dimension universelle, celle qui a traversé le temps pour nous interpeller: pourquoi avons-nous encore des riches inutiles ? pourquoi sommes-nous encore les esclaves de notre orgueil et de notre goût de bien paraître ? Les observations de More sur sa société ne sont que trop pertinentes à la nôtre. Sa mort est le dernier message qu'il nous a laissé. Dans une de ses dernières lettres à sa fille, Margaret Roper, écrite au charbon de bois dans la Tour de Londres, il dit:
En tant que victime d'un tyran, roi, dictateur ou patron, qui ne souffre pas qu'on ne lui obéisse pas à la lettre, More est le contemporain et l'inspiration de tous les adversaires et de toutes les victimes de l'injustice en tout temps et en tout lieu. La tyrannie n'est pas une nouveauté, mais en lisant l'Utopie, nous apprenons que la lutte pour la justice est également aussi ancienne que l'histoire. Il rappellefinalement que la lutte pour la liberté est aussi, peut-être avant tout, la lutte contre nos propres faiblesses et nos propres appétits, grâce auxquels les tyrans se recrutent depuis toujours des sbires et des valets.
Références
Brinton C. (1957)The Shaping of the Modern Mind, New York, Mentor Books.
Mannhein, K. (1936) Ideology and Utopia (traduction de L. Wirth et E. Shils), New York, Harvest Books, Harcourt, Brace and World.
More, T. (1895) Utopia, New York, Maynard & Merrill.
More, T. (1953) Ecrits de prison, Paris, Seuil.